Consécration - FRATERNITÉ MARIALE MONTFORTAINE

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Consécration

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du Dictionnaire de spiritualité montfortaine, Novalis, ©1994.



CONSÉCRATION



Sommaire -

I. Introduction.

II. Consécration dans l’Écriture:
1. La consécration elle-même;
2. Consécration de l’humanité par l’alliance;
3. Jésus le Consacré;
4. L’Église, peuple consacré par le baptême;
5. Marie la consacrée en Jésus:
a. Marie, modèle de consécration,
b. Marie, mère des consacrés.

III. Consécration dans l’histoire:
1. Les commencements;
2. Sources immédiates de la consécration montfortaine;
a. Cardinal de Bérulle,
b. Henri Boudon.

IV. La nature de la consécration montfortaine:
1. Trinitaire/christocentrique;
2. Totale;
3. Rénovation des promesses du baptême;
4. Mariale;
5. Apostolique.

V. Motifs de la consécration montfortaine:
1. Persévérance;
2. Liberté intérieure;
3. Dévouement total au service de Dieu;
4. Vie pour Dieu seul;
5. Imitation de la Sainte Trinité;
6. Union à Notre-Seigneur:
a. Un chemin aisé,
b. Un chemin court,
c. Un chemin parfait,
d. Un chemin assuré;
7. Partage de la vie avec Marie;
8. Charité envers le prochain.

VI. Les effets de la parfaite consécration:
1. Le dépouillement de soi;
2. Participation à la foi de Marie;
3. Libération de scrupules, soucis et craintes;
4. Grande confiance en Dieu et en Marie;
5. Communication de l’esprit de Marie;
6. Transformation par Marie en l’image du Christ;
7. La plus grande gloire de Dieu.

VII. Pratiques particulières de cette dévotion:
1. Pratiques extérieures:
a. Préparation à l’acte de consécration,
b. Prières de ceux qui vivent la consécration,
c. Le signe extérieur de la consécration: les chaînettes,
d. Une dévotion spéciale à l’incarnation;
2. Pratiques intérieures:
a. Par Marie,
b. Avec Marie,
c. En Marie,
d. Pour Marie.

VIII. Conclusions:
1. Actualité de la doctrine de Montfort;
2. Besoin constant d’inculturation;
3. La nécessité de la parfaite dévotion;
4. L’accent marial;
5. Consécration ou abandon?



I. INTRODUCTION

Dans la spiritualité montfortaine, on emploie parfois le terme consécration pour désigner toute la doctrine de saint Louis-Marie; cependant, le saint lui-même l’emploie en deux sens, qui reflètent des degrés dans le don explicite de soi à Dieu. Dans le premier sens, le mot se rapporte à l’une des nombreuses expressions de vraies dévotions à Marie, et il indique à la fois la résolution de vivre comme lui appartenant et une demande de ses soins maternels (cf. VD 116; ASE 215) pour que nous puissions vivre plus pleinement l’Évangile. Dans le second sens, consécration indique un état de vie dynamique qui résulte de la parfaite «consécration de soi-même à Jésus-Christ, Sagesse incarnée, par les mains de Marie» (ASE 223). Cette dernière dévotion1 est aussi appelée «parfaite rénovation des promesses du baptême» (VD 120,126), «consécration à la sainte Vierge» (SM 31), la «parfaite consécration à Jésus-Christ» (VD 120), «saint esclavage de Jésus en Marie» (SM 44), «se donner tout entier comme esclave à Marie et à Jésus par elle; ensuite, faire toute chose avec Marie, en Marie, par Marie et pour Marie» (SM 28; cf. ASE 219; VD 118), «se donner à Jésus par les mains de Marie» (SM 35), «renouvellement de l’Alliance» (cf. CG), et dans SM 70-78 «l’Arbre de vie»2. Dans cet article, c’est cette dévotion, qui est «la plus parfaite et la plus utile de toutes les dévotions à la Sainte Vierge», que nous allons examiner. De la variété de noms que Montfort donne à cet acte unique de consécration, il ressort déjà à l’évidence qu’il forme le centre vers lequel converge un certain nombre d’éléments.

Dans ASE, Montfort étudie la parfaite consécration lorsqu’il traite du quatrième moyen pour parvenir à l’union avec la Sagesse éternelle et incarnée (ASE 203-222), après avoir consacré la plus grande partie du chapitre XVII à l’étude de la dévotion à Marie en général (203-218). Bien que Montfort fasse allusion aux dévotions à Marie dans SM, il est clair dès le commencement que le but de cette œuvre est de donner un bref résumé de sa doctrine du saint esclavage. En VD, l’explication spécifique de la consécration totale commence au numéro 120 et se poursuit jusqu’à la fin du livre. C’est au début de cette section que nous trouvons le premier titre authentique du manuscrit écrit par Montfort en grandes lettres: La parfaite consécration à Jésus-Christ. Toute la première partie de VD, qui porte sur la dévotion à Marie en général et sur ses fondements théologiques, forme un préambule nécessaire pour comprendre la parfaite consécration3.


II. CONSÉCRATION DANS L’ÉCRITURE

Saint Louis-Marie de Montfort nous dit qu’on ne pourrait réfuter sa doctrine de la parfaite consécration sans renverser les fondements du christianisme (VD 163; cf. VD 180). Pour comprendre cette affirmation, il importe de rechercher ses racines dans l’Écriture4, car l’Écriture telle que l’Église la proclame, l’enseigne et la prie (c’est-à-dire Écriture-Tradition) constitue la norma non normata, la norme qui n’a pas de norme5.

1. La consécration elle-même

La racine du mot consécration est «sacré» (en hébreu qds et en grec hag). La signification fondamentale du terme est qu’une personne, un lieu ou un objet est sanctifié, rendu sacré (en grec haghiazein) pour le Seigneur. Être consacré ou rendu sacré évoque alors l’idée de séparation du profane grâce à une participation d’une certaine manière à la vie de Dieu. En effet, Dieu Seul est le «Saint», le «Saint d’Israël» (Is 40,25; 60,14).

Dans son sens le plus élevé, sainteté désigne la divinité elle-même. Elle a par elle-même deux pôles: elle attire et éloigne à la fois. Le sacré se retire et devient inaccessible, si bien que nous ne pouvons le saisir; devant sa majesté imposante nous ne pouvons que nous taire. Et pourtant, rien, si ce n’est cet autre, ne peut nous satisfaire entièrement tout au fond de notre être. Ce n’est que lorsque nous sommes en contact avec le Saint que nous sommes entièrement libérés de l’ambiguïté de notre être. L’existence simultanée de l’abîme qui sépare et de la présence ne signifie pas qu’il y a dans le Saint un manque d’harmonie, mais elle indique le caractère unique de sa sainteté, de sorte que, tout en étant des étrangers, près de lui nous sommes «chez nous», et nous éprouvons l’éloignement dans la proximité. Gn 28 et 32, Ex 3 et 19, Is 6 donnent des exemples typiques d’éloignement allié à la proximité, de crainte révérencielle alliée à la joie inhérente à la sainteté.

La consécration est donc l’entrée dans le Saint, c’est partager la vie du Tout-Saint, Dieu seul. Plus la proximité est grande grâce à la consécration, plus la crainte religieuse de la différence qui existe en Dieu devient une réalité. Ces deux pôles -la tendre proximité de Dieu et sa majesté imposante- se retrouvent chez Montfort, surtout lorsqu’il décrit la consécration à la Sagesse incarnée.

2. Consécration de l’humanité par l’alliance

La création elle-même, œuvre du Tout-Saint, est «bonne» (cf. Gn 1,10-31), sainte, consacrée bien que défigurée et déformée par le péché originel (cf. Gn 3; Rm 5,12-21). Le caractère sacré — consécration — est particulièrement attribué à l’espace de terre qui entoure le buisson ardent (Ex 3,5), au temple (Is 64,11), à des jours spéciaux (Nb 8, 9), à des offrandes (1 Sam 21,4), aux prêtres (Ex 29), puisqu’ils appartiennent au Saint. «Puisque la sainteté est une participation à la communication que Dieu fait de lui-même, c’est chez l’homme une écoute de Dieu qui est un don de la grâce, et un engagement à son égard.»6 Dieu partage sa sainteté avec son peuple par l’alliance, qui fait d’Israël une nation appartenant à Dieu de façon spéciale. L’alliance avec Noé, avec Abraham, et avec Moïse (point culminant de l’Exode), toutes ces alliances expriment le désir de Dieu de partager sa sainteté, de consacrer ses créatures. YHWH les a consacrées pour lui-même — rendues saintes — par un don gratuit, non mérité; elles doivent accepter cette offre et ainsi rendre effective la consécration dont Dieu a pris gratuitement l’initiative. Le peuple choisi le fait en acceptant le décalogue et le code de l’alliance (Ex 24,3.7). Israël devient alors «le peuple de Dieu», le peuple «élu de Dieu», le «peuple saint» de Dieu. «Si vous m’obéissez et respectez mon alliance, je vous tiendrai pour miens parmi tous les peuples» (Ex 19,5). Et le peuple accepte et ainsi rend effective la consécration: «Tout ce que YHWH a dit, nous le mettrons en pratique» (Ex 19,8). Selon le Deutéronome, la notion de mission fait partie intrinsèque de la consécration de son peuple par Dieu — consécration qui implique l’acceptation active et responsable de l’offre faite par Dieu. Israël, nation consacrée, n’est pas séparée des autres dans le sens qu’elle en serait isolée. Au contraire, elle est consacrée pour témoigner du Dieu unique, sauveur et maître de l’histoire (Is 44,8).

Maintes et maintes fois Israël est infidèle à l’alliance ratifiée bien qu’il l’ait souvent renouvelée aux moments où toute la nation se convertissait7. Lorsque pendant l’exil Israël abandonne son Dieu qui doit le chasser hors de ses frontières saintes parce qu’il les a profanées, Dieu promet néanmoins de lui offrir à nouveau son amour et son alliance (Jr 31,31-34) pour que les Israélites deviennent vraiment les brebis consacrées au Seigneur (Ez 36,37-38). «Je conclurai avec eux une alliance pacifique, ce sera avec eux une alliance éternelle. Je les établirai, je les multiplierai et j’établirai mon sanctuaire au milieu d’eux à jamais» (Ex 37,26; cf. 36,22-36).

3. Jésus le Consacré

C’est en Jésus le Christ que s’accomplissent les promesses faites par Dieu de conclure une nouvelle alliance. En sa personne il est «le Saint de Dieu» (Mc 1,24; Lc 4,34; Jn 6,69). La nation consacrée, Israël, devient une personne, Jésus le Seigneur. En vertu de l’incarnation, il est la présence personnelle du Saint parmi ses créatures. En lui, nous voyons les deux pôles de la sainteté: l’imposante majesté, l’éloignement — par exemple: «Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un pécheur» (Lc 5,8) — et la proximité — par exemple: «Il est heureux que nous soyons ici; faisons donc trois tentes» (Mc 9,5).

Jésus lui-même, personnellement et avec amour, accepte et ratifie le fait qu’il est le Saint. «Comme tu m’as envoyé dans le monde... pour eux je me consacre moi-même afin qu’ils soient eux aussi consacrés en vérité» (Jn 17,19). La consécration de Jésus par l’incarnation n’est pas seulement ontologique. Elle est aussi personnelle, subjective, spontanée, aimante. Il se consacre au Père avec amour et de son propre gré. Et en tant que sommet de toute la création, il personnalise la consécration ontologique de l’univers accomplie au suprême degré par l’incarnation rédemptrice: «Je les consacre dans la vérité.» L’épître aux Hébreux (10,5-10), nous indique que cette consécration personnelle de Jésus à son Père commence à l’incarnation même. Elle atteint son apogée dans la consécration qu’il fait sur la Croix: «Père, entre tes mains je remets mon esprit» (Lc 23,46)8.

4. L’Église, peuple consacré par le baptême

En Jésus, donc, l’univers entier et spécialement tous les peuples sont rendus saints, sanctifiés, consacrés. Mais, comme pour les israélites, il faut une réponse, une acceptation, car un don ne devient vraiment un don que lorsqu’il a été accepté. Jésus est la consécration du cosmos au Père, il est aussi l’acceptation de l’amour miséricordieux du Père. Le rôle de ses «frères et sœurs» est de ne faire qu’un avec lui pour que, dans la puissance de l’Esprit, tous puissent être rendus saints, consacrés à Dieu par le Christ. La réponse totale et aimante des créatures douées d’intelligence à l’appel de Jésus: «Venez, suivez-moi», rend effective la transformation de toute la création en sainteté de Dieu.

Nous participons à la sainteté victorieuse du Christ par le baptême. Le baptisé renonce à tout ce qui l’asservit à Satan afin de jouir de la liberté que donne l’appartenance au Christ Jésus (Ac 2,38; 8,16-17; Rm 6,3; Gal 3,27). Le chrétien est l’élu de Dieu, voué d’une manière spéciale à son service: «l’esclave de Jésus-Christ» (Rm 1,1; Ph 1,1; Tt 1,1). Le chrétien accepte l’Évangile comme sa règle de vie et suit le Seigneur partout où celui-ci le conduit: il porte sa croix à la suite de Jésus tous les jours de sa vie (Lc 9,23). Le baptême est donc la consécration fondamentale de quiconque, dans le Christ, croit au Père, au Fils et à l’Esprit Saint (Mt 28,19). La consécration du monde dans le Christ est personnalisée par l’acceptation qui en est faite au baptême9. Ayant reçu l’onction du Saint-Esprit (1 Jn 2, 20-27), le chrétien fait dès lors partie de la nouvelle alliance, d’une nation consacrée, d’un peuple que Dieu a choisi comme sien pour qu’il proclame ses merveilles (1 P 2,9-10).

Il n’est donc pas surprenant que les baptisés soient appelés «les consacrés»: au baptême ils ont revêtu Dieu. Ils font partie de la famille de Dieu, «consacrés dans le Consacré» (cf. Col 1,12-23). Dans l’Ancien Testament comme dans le Nouveau, la consécration de l’Église, nouveau peuple de Dieu, est liée à l’offrande gratuite que Dieu fait du salut, et cette offre nous rend capables de l’accepter avec amour (2 Th 2,13; 2 Tm 1,8.9). Le début solennel de l’épître aux Éphésiens affirme que l’Église est consacrée à Dieu — «sainte» (cf. Ep 1,4-2, 22). Pierre peut donc dire à son Église: «élus selon la prescience de Dieu le Père, dans la sanctification de l’Esprit, pour obéir à Jésus-Christ et être aspergés de son sang» (1 P 1,2). «Vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis, pour annoncer les louanges de Celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière, vous qui jadis n’étiez pas un peuple, et qui êtes maintenant le peuple de Dieu» (1 P 2,9-10).

5. Marie, la consacrée en Jésus

De tous les êtres appelés par Dieu à participer à sa sainteté, à être consacrés à lui par Jésus-Christ dans la puissance de l’Esprit, aucun n’a répondu aussi pleinement que Marie, la Mère du Consacré.

a. Marie, modèle de consécration — Marie, membre du peuple élu de Dieu, est donc de ce fait une femme consacrée. Elle vit sa vie en fidélité à l’alliance car elle «écoute la parole de Dieu et la garde» (Lc 11,28; cf. Lc 2,19). En outre, dans l’évangile de Luc elle est la «kecharitômenè»: «la comblée de grâce» (Lc 1,28), participant de façon unique à la sainteté de Dieu. Comme signe et modèle de l’univers en quête d’une nouvelle consécration au Tout-Saint, elle s’abandonne aux voies mystérieuses du Saint d’Israël. Le Verbe Infini partage avec elle sa consécration totale au Père afin que, en lui et par lui, elle puisse faire une consécration totale et par amour d’elle-même au Tout-Saint. «Je suis la servante du Seigneur; qu’il m’advienne selon ta parole» (Lc 1,38). Le Magnificat dépeint son être: «Le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses. Saint est son nom» (Lc 1,49). Elle porte dans son cœur et dans son sein le «Saint» (Lc 1,35) et devient «un lieu d’une sainteté unique», une nouvelle arche d’alliance portant la consécration de l’univers, le Seigneur Jésus. Elle est la première des consacrés dans le Consacré, participant comme nul autre à la consécration rédemptrice opérée par son Fils. Dans sa courageuse fidélité à son Fils, elle l’accompagne jusqu’à la Croix où elle se tient debout et représente l’Église — le peuple consacré à Dieu — unie à Jésus dans sa consécration au Père. Par une faveur gratuite de Dieu, elle est le modèle de consécration au Tout-Saint, dans le Saint incarné et par lui, qui est la consécration même.

b. Marie, mère des consacrés — Dans le sein de Marie, la consécration de l’univers commence par la grâce de Dieu et le consentement représentatif de Marie. Bien que le Tout-Puissant n’ait besoin d’aucune créature, YHWH a choisi librement Marie pour représenter son peuple en acceptant la nouvelle alliance en son Fils. C’est en elle que la nouvelle alliance s’opère au moment où, parlant pour tout Israël, elle prononce son fiat, qui fait écho à l’acceptation que fit Israël de l’offre de sa Sainteté: «Tout ce que dit Yawhé nous le mettrons en pratique et nous obéirons» (Ex 24,7). Marie en particulier est «l’héritière de la foi d’Abraham et la complète»10.

En elle et par elle, la consécration définitive du monde devient une réalité. Elle est le porte-parole de l’univers en acceptant d’être consacrée dans «le Saint» qui doit naître d’elle, comme le démontre à l’évidence le récit de l’Annonciation de Luc (Lc 1, 26-38). L’évangéliste saint Jean enseigne aussi cette vérité à sa manière. En utilisant l’artifice littéraire appelé inclusion11, Jean représente Marie la fidèle comme une antienne, une préfiguration de tout le ministère de Jésus. La première réponse a lieu à Cana (2,1-11) où c’est elle qui, au nom de tous les invités, demande le vin de la vie nouvelle (cf. Jn 4,18). La réponse qui y correspond, c’est la femme au pied de la croix (19,25-27), où elle se trouve comme représentante de l’acceptation du vin nouveau surabondant qui coule du Saint incarné, consécration de l’univers au Père.

En outre, à ce moment suprême de la consécration du monde au Père, Marie est présente, non seulement en qualité de Mère du Seigneur, mais comme Mère de tous ceux qui sont en Lui, c’est-à-dire de tous les fidèles. «Femme, voici ton fils... voici ta mère. À partir de cette heure le disciple la prit chez lui» (Jn 19,25-27). Sa maternité spirituelle est proclamée du haut de la Croix, et Jean la prend «pour sienne» (eis ta idia), dans sa vie même. Ce que Marie est pour Jésus, elle le devient alors à l’égard du disciple bien-aimé — les fidèles —, et ce que Jésus est pour Marie, le disciple doit le devenir à son tour.

III. CONSÉCRATION DANS L’HISTOIRE

Il convient de placer dans son juste contexte historique la consécration à Jésus par Marie telle que Montfort l’entendait. Il est venu alors que ce thème avait déjà été développé pendant plusieurs siècles, mais il le traite d’une manière radicale et le façonne pour en faire le noyau d’une école de spiritualité. Au début du christianisme, les disciples de Jésus se disaient «esclaves de Jésus Christ»12. Il est cependant difficile d’établir quand a commencé ce qui serait l’équivalent de la consécration à Jésus par les mains de Marie.

1. Les commencements

L’histoire de la «consécration à Notre-Dame» est bien documentée13. Ce qui nous intéresse au premier plan dans cet article, ce sont les sources auxquelles Montfort a puisé la doctrine de la consécration totale. Il se peut qu’il ait été initié à la forme de consécration appelée «saint esclavage» quand il faisait ses études au collège des Jésuites de Rennes; ce qui est certain, c’est qu’il s’est plongé dans l’étude de ce sujet lorsqu’il était bibliothécaire à Saint-Sulpice à Paris.

Comme Montfort lui-même le fait remarquer: «Cette dévotion a été pratiquée par plusieurs particuliers jusqu’au XVIIe siècle, où elle est devenue publique» (VD 159). Cependant, le saint esclavage que pratiquaient ces «particuliers»14 semble manquer du solide fondement christocentrique et impliquer surtout des pratiques extérieures. Même lorsque cette consécration s’est étendue au public, grâce surtout à l’École française de spiritualité au XVIIe siècle, «elle n’était pas encore parvenue à la clarté et à la plénitude que lui donne saint Louis de Montfort. De plus, [la consécration] ne se faisait pas à Jésus, Sagesse incarnée, en dépendance de Marie; elle ne nous présente pas l’imitation de cette dépendance filiale comme motif principal. De même, elle laisse dans l’ombre la maternité spirituelle de Marie.»15

2. Sources immédiates de la consécration montfortaine

Il semble que la source principale à laquelle Montfort ait puisé sa doctrine de la consécration soit le cardinal de Bérulle16, fondateur de l’École française de spiritualité, et ses disciples J.-J. Olier17 et H. Boudon18, bien qu’il ait trouvé dans J.-B. Crasset19 et F. Poiré20 la théologie qui en forme le soubassement. Il semble que Bérulle et Boudon aient joué les rôles les plus importants dans l’élaboration de la doctrine personnelle de Montfort sur le saint esclavage, ou plutôt, comme il l’appelle lui-même, «la parfaite consécration à Jésus par les mains de Marie».

a. Le cardinal de Bérulle — C’est grâce au cardinal de Bérulle que la dévotion du saint esclavage fut introduite dans l’École française de spiritualité. Après avoir fait connaissance avec les confréries d’Espagne, il propagea cette dévotion en France21. Mais ce «grand et saint homme» (VD 162) ne se contenta pas d’introduire cette dévotion, il la transforma en suivant les axes de sa spiritualité. Montfort parle en ces termes des développements accomplis par le cardinal: il leur montra «que cette dévotion est fondée sur l’exemple de Jésus-Christ, sur les obligations que nous lui avons, et sur les vœux que nous avons faits au saint baptême [...] leur faisant voir que cette consécration à la très sainte Vierge, et à Jésus-Christ par ses mains, n’est autre chose qu’une parfaite rénovation des vœux ou promesses du baptême» (VD 162). L’École française de spiritualité «privilégia l’état de servitude comme centre et fondement de tous les états du Christ. Dans la possession complète de l’humanité du Christ par sa divinité dans laquelle l’humanité du Christ perd sa propre existence, sa personnalité propre, ils voient l’état de dépouillement absolu et d’adhésion à Dieu. De cet état de "servitude infinie" ils ont dérivé la caractéristique la plus fondamentale de leur spiritualité — le dépouillement de soi profond et total qui est en même temps adhésion totale au Christ et possession par lu.i [...] L’adoration, telle que la comprennent les bérulliens, est alors un état constant de renoncement, d’abandon de soi [...] la grâce (chez le chrétien) est une copie dans la créature de l’état de servitude du Christ dans l’union hypostatique.»22

Même développée par ce grand auteur spirituel, la dévotion du saint esclavage, ou consécration parfaite, différait de la spiritualité que saint Louis-Marie présenterait plus tard. «Pour ce qui concerne Jésus, le fondement sur lequel Bérulle assoit sa donation est l’état de servitude de la sainte Humanité du Verbe incarné; pour Montfort c’est l’état de dépendance de Marie dans lequel le Verbe incarné lui-même a accompli toute son œuvre rédemptrice. Pour ce qui concerne Notre-Dame, Bérulle base sa donation sur sa maternité divine et la souveraineté universelle qui en découle; Montfort base la sienne sur la maternité spirituelle de Marie et l’autorité qu’elle exerce sur les membres du Corps mystique.»23 En outre, l’attitude de Bérulle envers Marie semble plus révérencielle qu’aimante24.

b. Henri Boudon — L’œuvre de Boudon sur le saint esclavage influença profondément elle aussi la manière dont Montfort comprit la parfaite consécration (VD 163). Cependant, là non plus, Montfort ne fait pas de plagiat, mais il analyse de façon créatrice les explications prolixes de Boudon. Cet écrivain prolifique affirme bien que toute consécration ne se fait en fin de compte qu’à Dieu seul, car lui seul mérite l’esclavage d’amour de ses créatures; c’est un élément essentiel dans la manière dont Montfort envisage la consécration parfaite. Boudon dresse aussi une liste de tout ce que l’on «donne» à Marie, par exemple, ses mérites et satisfactions. Montfort le suivra de près sur ce point. Cependant, la consécration selon Boudon ne se fait pas à Jésus-Sagesse, et sa dimension mariale repose sur la royauté de Notre-Dame, tandis que chez Montfort elle repose sur la maternité spirituelle. De plus, «l’on peut regretter qu’il propose, selon la tradition bérullienne, cette démarche généreuse comme un engagement solennel en vertu duquel on cède son droit sur une chose; la transaction mariale de Boudon rappelle le vœu de Bérulle, l’alliance sacrée de saint Jean Eudes; manifestement une lumière de synthèse et d’adaptation lui a manqué»25. Chose étrange, Boudon ne tient aucunement compte de l’intuition essentielle de Bérulle qui lui a fait comprendre que la consécration et la rénovation des vœux du baptême ne font qu’un.

Même entendu dans le sens que lui ont donné les sources immédiates de Montfort que sont Bérulle et Boudon, le saint esclavage d’amour ne peut être mis sur le même pied que la parfaite consécration à Jésus, Sagesse incarnée, par les mains de Marie telle que l’enseigne Montfort. La créativité du missionnaire, son ministère pastoral et son expérience mystique personnelle lui permettent de développer davantage l’enseignement de ses prédécesseurs, de le clarifier et d’en faire une synthèse, si bien que sa doctrine sur la consécration en prend une profondeur nouvelle. Il faut donc être prudent lorsqu’on emploie l’expression «saint esclavage d’amour» pour désigner la consécration montfortaine, car elle diffère substantiellement du saint esclavage attribué à l’École française de spiritualité.

IV. LA NATURE DE LA CONSÉCRATION MONTFORTAINE

Le fondement théologique des vraies dévotions à Marie (VD 14-89) et les marques des dévotions authentiques (VD 90-117) servent d’introduction générale à l’explication que donne saint Louis-Marie de la «parfaite consécration à Jésus-Christ» (VD 120-273). Il n’y a pas à chercher de racines théologiques spéciales pour fonder la parfaite consécration de Montfort: elle n’est en effet que le plein épanouissement des principes qu’il a énoncés dans la première partie de VD.

Même si Montfort n’utilise nulle part les termes mêmes de l’Écriture dans ses écrits, l’étude biblique de la consécration faite plus haut constitue le soubassement solide de la consécration totale qu’il enseigne. En langage baroque, ce missionnaire qui prêchait aux «gens simples» ne fait rien d’autre que de proclamer la Parole de Dieu et l’appliquer jusque dans ses conclusions les plus radicales: c’est là l’essence de sa manière de comprendre la consécration à Jésus-Christ. Dans ce qui suit, nous indiquons ce qui nous semble être les caractéristiques les plus importantes de la consécration telle que Montfort l’esquisse dans ses écrits et la résume dans son Acte de consécration à la Sagesse éternelle et incarnée par les mains de Marie (ASE 223-227)26. Ces caractéristiques reflètent une compréhension biblique de la consécration. L’explication que donne Montfort de la nature de la «parfaite consécration à Jésus-Christ» en VD se trouve aux numéros 120-134. Dans SM, il commence aussi par une explication de la nature de cette voie (28-34), et il fait la même chose de façon sommaire dans ASE 219. Il y a plusieurs éléments qui font partie de la nature même du «saint esclavage» enseigné par Montfort.

1. Trinitaire/christocentrique

Dans ASE, SM et VD — les trois œuvres qui traitent de la parfaite consécration — le missionnaire précise bien que c’est Jésus-Christ qui est la fin dernière du renouvellement de l’alliance. En fait, quand il parle de la première vérité fondamentale de toutes les dévotions à Marie, il déclare qu’une dévotion dont la finalité n’est pas Jésus-Christ ne peut être que diabolique: «Si donc nous établissons la solide dévotion de la Très Sainte Vierge, ce n’est que pour établir plus parfaitement celle de Jésus-Christ. Si la dévotion à la Sainte Vierge éloignait de Jésus-Christ, il faudrait la rejeter comme une illusion du diable» (VD 62). Et, avant de présenter la nature de la parfaite consécration en VD, il est à nouveau ferme et explicite: «Toute notre perfection consiste à être conformes, unis et consacrés à Jésus-Christ» (VD 120). D’entrée de jeu, Montfort dit clairement qu’une consécration à Marie seule est une chose qui ne peut exister. À ses yeux une pareille consécration ne serait rien moins qu’un blasphème car Marie est par elle-même un «rien», une «pure (c’est-à-dire "rien d’autre que") créature». Marie ne peut être que celle qui nous unit au Christ: «Le plus grand des moyens et le plus merveilleux de tous les secrets pour acquérir et conserver la divine Sagesse, savoir: une tendre et véritable dévotion à la sainte Vierge» (ASE 203).

La structure trinitaire de la formule de consécration (ASE 223-227) est claire. Cependant, en décrivant la parfaite consécration comme trinitaire-christocentrique, il y a trois points essentiels qu’il faut souligner:

a. La finalité de la consécration est «la plus grande gloire de Dieu» (ASE 227). Bien que Dieu reste le Dieu de majesté, Montfort accentue chez lui la tendresse et la proximité. Le Père, source de tout, est la fontaine de l’Amour.

b. Pour saint Louis-Marie, il est essentiel de comprendre que le but de la parfaite consécration est la Sagesse éternelle et incarnée (cf. ASE). Les livres sapientiaux en particulier attribuent à la Sagesse des qualités attrayantes, tendres, souvent féminines; ces qualités, qui font partie intégrale du but, nous incitent à tout donner avec amour à la Sagesse incarnée. Ce n’est pas là un élément superficiel, il affecte au contraire profondément la doctrine de Montfort. C’est en Jésus-Sagesse, le Fils de Marie emporté dans la folie de la Croix victorieuse, que Montfort nous propose de contempler la consécration de ce monde à Dieu seul; c’est en nous unissant à Jésus-Sagesse que nous entrons dans cette consécration.

c. Montfort souligne particulièrement que la vie dans l’Esprit fait partie intégrale de la consécration. La consécration à Jésus-Sagesse entraîne nécessairement l’abandon à l’Esprit qui nous couvre de son ombre, qui nous attire dans la vie trinitaire et nous envoie comme «autres Christ». «Le Saint-Esprit, trouvant sa chère Épouse comme reproduite dans les âmes, y surviendra abondamment, et les remplira de ses dons, et particulièrement du don de sagesse, pour opérer des merveilles de grâce» (VD 217).

Pour rester fidèle à Montfort, toute étude de sa consécration doit commencer, non pas par la mariologie ou la dévotion mariale, mais par la Trinité/incarnation, en suivant les grandes lignes données dans ASE.

2. Totale

Quiconque lit la VD aujourd’hui trouvera que Montfort va à l’extrême quand il démontre que par la consécration on donne tout à Jésus et à Marie. Il faut tout consacrer par amour au Tout-Saint. Suivant de très près en cela les auteurs de son époque, il énumère ce qu’on donne à Notre-Dame afin de le donner plus effectivement au Christ: «Il faut lui donner: 1˚ notre corps avec tous ses sens et ses membres; 2˚ notre âme avec toutes ses puissances; 3˚ nos biens extérieurs, qu’on appelle de fortune, présents et à venir; 4˚ nos biens intérieurs, qui sont nos mérites, nos vertus et nos bonnes œuvres passées, présentes et futures; en deux mots, tout ce que nous avons dans l’ordre de la nature et dans l’ordre de la grâce, et tout ce que nous pourrons avoir à l’avenir dans l’ordre de la nature, de la grâce ou de la gloire, et cela sans aucune réserve, pas même d’un denier, d’un cheveu et de la moindre bonne action, et cela pour toute l’éternité, et cela sans prétendre ni espérer aucune autre récompense de son offrande et de son service que l’honneur d’appartenir à Jésus-Christ par elle et en elle» (VD 121).

Montfort fait cette énumération de ce que nous consacrons librement afin de bien faire comprendre la totalité absolue de la consécration. Il n’y a absolument rien qui ne soit inclus dans cette «parfaite consécration». Nous nous «dépouillons» du faux moi, car notre carrière, nos projets, nos biens matériels et spirituels — même la gloire —, tout est librement «rendu saint», c’est-à-dire soumis à la volonté souveraine de Jésus. De nos jours, on pourrait peut-être faire une autre énumération de ce qui constitue la somme totale de la consécration, mais le don qu’envisage Montfort est si étendu que pas un seul iota n’est omis (cf. ASE 225). Pour Montfort, il ne s’agit pas en fin de compte de céder des biens matériels; bien plutôt, la consécration entraîne une relation personnelle plus profonde avec Jésus-Sagesse par Marie, au point que cette relation colore toutes les autres. Tout est vu, jugé, prévu, évalué à la lumière de la Sagesse éternelle et incarnée, Fils de Marie.

Montfort attire l’attention sur la consécration des biens intérieurs: «Ici tout est donné et consacré, jusqu’au droit de disposer de ses biens intérieurs, et les satisfactions qu’on gagne par ses bonnes œuvres de jour en jour: ce qu’on ne fait pas même dans aucune religion.» On se dépouille autant qu’on peut de ce que l’homme chrétien a de plus précieux et de plus cher, qui sont nos mérites qui constituent ce que nous sommes aux yeux de Dieu. Mais nous les remettons au soin de Notre-Dame, c’est-à-dire que nous implorons ses soins maternels pour persévérer dans la grâce de Dieu. Quant à la valeur «impétratoire» de notre vie — le fruit de nos bonnes actions et de nos prières —, nous la remettons à Notre-Dame pour qu’elle l’applique à qui elle veut. Même quand nous prions explicitement pour quelqu’un ou pour obtenir quelque chose, c’est toujours à condition que ce soit sa volonté — qui ne fait toujours qu’un avec celle de Jésus — pour qu’elle applique la valeur de nos prières comme elle voudra... «Une personne qui s’est ainsi volontairement consacrée et sacrifiée à Jésus-Christ ne peut plus disposer de la valeur d’aucune de ses bonnes actions; tout ce qu’il souffre, tout ce qu’il pense, dit et fait de bien, appartient à Marie afin qu’elle en dispose selon la volonté de son Fils, et à sa plus grande gloire, sans cependant que cette dépendance préjudicie en aucune manière aux obligations de l’état où l’on est» (VD 123-124). Montfort écrit que même après le baptême «on reste entièrement libre de l’appliquer (la valeur de ses bonnes actions) à qui on voudra» (VD 126). Une des raisons pour lesquelles Montfort appelle cette consécration «parfaite» est précisément parce qu’elle inclut la valeur «impétratoire» de toutes les bonnes œuvres.

Le missionnaire exige la pauvreté la plus radicale, le dépouillement de tout, de cette «prétendue» propriété que nous croyons avoir, car tout appartient à Jésus et à Marie; tout est pour la gloire de Dieu seul. L’amour qu’avait Montfort pour la pauvreté concrète n’est qu’une conséquence de l’acceptation par amour de la réalité de sa pauvreté existentielle. Tout nous vient de notre Père qui nous aime et nous rachète — nous consacre — dans le Christ par le consentement de Marie à la volonté divine. Pour Montfort, c’est là une réalité objective claire. Prétendre que par nous-mêmes nous sommes quelque chose, que nous «possédons» quoi que ce soit, est une absurdité. Dans la pensée de Montfort, il n’y a pas d’auto-rédemption ni de pélagianisme. Tout appartient à Jésus et à Marie. Montfort est réaliste: la seule chose vraie, c’est que à tous égards nous sommes ab alio (par l’Autre), et il faut le reconnaître sincèrement. Il faut que l’anéantissement (la kenosis) du faux moi soit complet.

Il y a deux principes dont il faut se souvenir quand on essaie d’interpréter ce que dit saint Louis-Marie au sujet de la consécration totale. Le premier est que nous sommes tous imbriqués les uns dans les autres, en relation réciproque, interdépendants. Tout ce que nous faisons ou disons affecte tous les autres membres du Corps du Christ. Comme nous le rappelle la démarche de la pensée, toute entité réelle affecte toutes celles qui sont dans le cosmos, même si ce n’est qu’à un degré infinitésimal. Cela est particulièrement vrai dans le domaine de notre relation d’amour ou de manque d’amour avec Dieu. Ainsi, que nous soyons consacrés ou non, nos actions bonnes et mauvaises affectent réellement tous les autres. Mais, pour être pratique, est-ce que l’essence de toute prière, comme de toutes nos bonnes actions, n’est pas «que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel»? N’est-ce pas là la raison tacite de tout notre être et de tout notre agir? S’il en est autrement, nous ne pouvons guère prétendre être chrétiens et en bonne relation avec Dieu. Mais, dans la parfaite consécration, nous faisons explicitement et consciemment de «ta volonté soit faite» la règle suprême de tout notre être et de tout notre agir. C’est dans ce sens que nous «cédons la valeur de toutes nos bonnes actions». Comme le souligne Montfort, c’est là la base d’une vie plus profonde dans l’Esprit.

Le second principe dont il faut tenir compte est que Montfort utilise le langage de la piété populaire et parle de «donner», «abandonner»; mais il reconnaît qu’en tant que créatures nous appartenons déjà entièrement à Jésus, Fils de Marie. Cependant, l’offrande de tout faite librement et par amour par la puissance du Saint-Esprit qui nous couvre de son ombre aboutit à une «appartenance» au Seigneur qui atteint une profondeur nouvelle. La puissance de la rédemption, notre union intense au Christ par Marie, se réalisent plus sûrement dans nos vies grâce à la parfaite consécration. Le «moi» s’anéantit librement dans le «toi» pour devenir le vrai «moi». L’acte de consécration est moins l’expression d’une formule que l’expression du moi: un «déversement» total et définitif fait par amour dans le Tout-Saint. Dans l’acte de consécration l’homme trouve son identité, non pas en se posant avec fierté comme étant quelque chose par lui-même, mais dans l’humilité réaliste d’une relation aimante et vécue avec l’«Autre», craint et respecté et cependant si proche: l’Amour lui-même.

3. Rénovation des promesses du baptême

Pour Montfort, les deux concepts, rénovation des promesses du baptême et parfaite consécration, sont synonymes (ASE 223,225; VD 120,126-130). Toute consécration authentique doit être liée au baptême, et la consécration parfaite plus que tout autre. Puisque par le baptême nous sommes plongés dans le Christ, fondamentalement consacrés en lui, il est alors évident qu’un acte volontaire de parfaite consécration à lui fait par amour ne peut être autre qu’une rénovation des promesses du baptême. Montfort ne nous a pas laissé de traité particulier sur le baptême, mais VD suppose une connaissance profonde de son importance et de ses conséquences27.

Le Concile de Vatican II rappelle que, «déjà par le baptême, (le chrétien) est mort au péché et consacré à Dieu» (LG 44). C’est par le baptême que l’homme entre dans le domaine du sacré, car il est baptisé dans la mort et la résurrection du Consacré, Jésus-Christ. Par le baptême, le chrétien est consacré, marqué de l’onction de la puissance du Saint-Esprit: il participe à la consécration essentielle du Christ. Avec le Christ et par lui, il est ordonné à la gloire de Dieu et au salut du monde. Il ne s’appartient plus: il appartient au Seigneur qui partage avec lui sa propre vie.

Fidèle à ses sources, Montfort emploie le mot esclave pour illustrer le sens de l’acte fondamental et radical qu’est le baptême (VD 68-73,126). Esclave, en-dehors de toute connotation d’oppression et de servilité, exprimant uniquement la totale «appartenance» à un autre; il semble que dans beaucoup de cultures contemporaines le mot est si inextricablement lié à une injustice horrible qu’il faut le remplacer par d’autres expressions. Avoir la foi, c’est appartenir à Dieu seul par Jésus-Christ dans la puissance de l’Esprit. Nous entrons dans cet état d’«appartenance» à Dieu par le sacrement du baptême: dans ce sens, le baptême nous fait «esclaves de Jésus-Christ». Mais, comme Montfort le prêche aux chrétiens de son époque, même avant le baptême nous appartenons à Dieu en vertu d’un «esclavage de nature». Nous sommes ses créatures à lui, nous n’avons pas d’autre existence par nous-mêmes. Chacun de nos souffles, chaque battement de cœur est le don gratuit de Dieu car la création n’est pas une chose du passé; elle a lieu actuellement. Notre condition fondamentale de créatures est décrite par Montfort comme un «esclavage de nature». Or, selon lui, nous avons le choix: nous pouvons ratifier par amour cette dépendance totale de Dieu et devenir ses «esclaves d’amour», ou bien nous pouvons refuser la vérité de notre appartenance à Dieu notre Sauveur et devenir «esclaves de contrainte» ou «esclaves du diable» (VD 126). Par le baptême, nous devenons des esclaves d’amour qui acceptent d’être aimés de Dieu dans le Christ Jésus, au point que nous sommes transformés en sainteté de Dieu.

La parfaite consécration est précisément le renouvellement de cette alliance du baptême: «dans son baptême [...] il (le chrétien) a pris Jésus-Christ pour son Maître et souverain Seigneur, pour dépendre de lui en qualité d’esclave d’amour. C’est ce qu’on fait par cette présente dévotion» (VD 126).

Le saint affirme qu’il y a trois raisons d’appeler la consécration une «parfaite» rénovation des vœux du baptême. La première est que «dans le baptême on parle ordinairement par la bouche d’autrui, savoir par le parrain et la marraine et on ne se donne à Jésus-Christ que par procureur; mais, dans cette dévotion, c’est par soi-même, c’est volontairement, c’est en connaissance de cause» (VD 126). Que l’on ait été baptisé comme nouveau-né ou comme adulte, on peut dire que la parfaite consécration fournit l’occasion d’approfondir toujours davantage l’engagement pris envers Jésus Christ et de renouveler le fondement même de la foi. La seconde raison est que dans le baptême on «ne donne pas à Jésus-Christ la valeur de ses bonnes actions», comme on l’a déjà indiqué. La troisième raison est que dans le baptême «on ne se donne pas expressément à Notre-Seigneur par les mains de Marie» (VD 126), comme on le fait par la parfaite consécration.

4. Mariale

Montfort souligne que cette parfaite consécration du baptême est nécessairement mariale. Le renouvellement de l’alliance associe le baptême et Marie d’une manière qui n’est pas artificielle; comme on l’a vu plus haut, c’est une réalité de l’histoire du salut que la consécration reconnaît volontairement et avec amour, non seulement en théorie, mais dans une spiritualité vécue. Ce qui permet à Montfort d’affirmer ce qui à première vue semble si fort, à savoir qu’il a fondé sa consécration sur la base solide qu’est la réalité de l’incarnation.

Dans l’économie actuelle du salut — et en fait il n’y en a pas d’autre —, la consécration du monde s’opère en Jésus-Christ et par Jésus-Christ parce qu’une femme a dit «oui». Dieu se fera homme «pourvu que» Marie y donne son consentement (ASE 107). Pour Montfort, c’est là la manière dont Dieu agit éternellement dans tous les mystères de l’histoire du salut, parce que tous ces mystères sont «renfermés» dans cette source première, ce commencement de la consécration suprême, la divinisation du cosmos (cf. VD 248).

Saint Louis-Marie enseigne, bien sûr, que seul Jésus est la consécration au Père. Mais il lui faut affirmer aussi, en conformité avec la Parole de Dieu telle qu’elle est prêchée, enseignée et priée par l’Église, que cette consécration par l’incarnation s’opère en Marie, par la grâce de Dieu et le consentement de cette dernière voulu par Dieu. Il est donc absolument impossible de séparer la consécration de notre univers — la Sagesse éternelle et incarnée — de la femme dont le consentement dans la foi fait partie intégrale de l’incarnation de la Sagesse éternelle. Son fiat salvifique opère la consécration du monde dans la mesure où sa foi ouvre la voie pour que se fasse chair la Sagesse éternelle, qui est en sa personne la consécration de l’univers à Dieu.

La consécration à Jésus-Christ doit donc être mariale. Dans la pensée de Montfort, il n’y a pas deux consécrations. Il n’y en a qu’une, qui consiste à entrer librement dans le Saint de Dieu, Sagesse incarnée, dans toute sa réalité: fruit du sein plein de foi de Marie. «On se consacre tout ensemble à la très sainte Vierge et à Jésus-Christ [...] à Notre-Seigneur comme à notre dernière fin, auquel nous devons tout ce que nous sommes, comme à notre Rédempteur et à notre Dieu» (VD 125). Se consacrer au Christ et exclure Marie, c’est se consacrer à un mythe, à une création de l’imagination, car un tel Christ n’a pas d’existence. C’est en Marie, grâce à son consentement au nom de l’humanité, que notre consécration s’opère. Nous sommes appelés à entrer dans ce mystère librement et avec amour: c’est la consécration que propose Montfort28.

C’est par son consentement à l’incarnation au nom de l’humanité qu’elle devient la Mère de la consécration de l’univers, Jésus, et donc notre mère, car nous sommes englobés dans cette consécration (cf. VD 32; SM 12; ASE 223; C 104,21). C’est par le consentement de Marie au nom de l’humanité que la grâce elle-même, Jésus, se fait homme, et que légitimement elle engendre spirituellement tous ceux qui partagent cette nouvelle vie de la grâce qui nous rend saints pour Dieu. Le fondement immédiat de la dimension mariale de la consécration montfortaine est donc la maternité spirituelle de Marie29. Et la maternité spirituelle entraîne la royauté qui, pour Montfort, est avant tout l’influence maternelle que Marie exerce effectivement sur le Corps du Christ (VD 37-38).

Il s’ensuit alors que la parfaite rénovation de notre baptême est nécessairement mariale. Le baptême marque notre entrée dans l’Église, peuple consacré de la nouvelle alliance: c’est notre entrée dans la consécration, dans la Divinisation du monde, c’est-à-dire Jésus30. Notre alliance baptismale inclut donc cette consécration mariale. II est évident que, lorsque nous parlons de la consécration en termes montfortains, nous employons une formule raccourcie pour désigner la consécration à Dieu Seul, par la Sagesse incarnée dans la puissance de l’Esprit, et par Marie, notre Mère.

5. Apostolique

Le but ultime de la consécration montfortaine est l’avènement du «royaume de Jésus-Christ» (VD 227). Dans sa prédication et ses écrits, Montfort cherche donc à «former des disciples de Jésus-Christ» (VD 111). En fait, il est convaincu qu’il est appelé par Dieu à susciter «un escadron de braves et vaillants soldats de Jésus et Marie, de l’un et l’autre sexe, pour combattre le monde» (VD 114) et «des apôtres véritables des derniers temps» (VD 58; cf. PE 17-25). Bien que son appel pressant soit destiné avant tout aux prêtres, il ne faut pas oublier qu’il s’adresse à tous: hommes et femmes de tous les temps, où qu’ils vivent, doivent devenir des apôtres dynamiques de Jésus-Christ. Dans la puissance de l’Esprit, il réformeront l’Église et renouvelleront la face de la terre (VD 43; PE 17). La parfaite consécration, renouvellement vécu de l’alliance faite au baptême, est le moyen principal que Montfort propose pour la formation de ces apôtres de Jésus-Christ, et c’est aussi le moyen de renouveler l’Église. En promouvant la consécration, son but est de transformer les membres du Corps du Christ en une phalange d’hommes et de femmes apostoliques qui vivent vraiment la pauvreté existentielle complète de la consécration totale, et alors, remplis de l’Esprit-Saint, ils «feront de grandes merveilles dans le monde pour détruire le péché et établir le règne de Jésus-Christ» (SM 59).

Le fondement théologique de cette facette de la parfaite consécration est pour Montfort l’incarnation. L’envoi de la Sagesse du Père dans la folie du monde est apostolique. En tant qu’Homme-Dieu, il est l’offre faite par Dieu de la nouvelle alliance gravée au cœur des hommes, aussi bien que son acceptation. Le plein épanouissement de son incarnation rédemptrice, la consécration qui découle de sa Croix victorieuse, est déjà «renfermée» dans l’incarnation elle-même (cf. VD 248). La rédemption du monde s’accomplit par Marie et en Marie, première bénéficiaire de la nouvelle alliance et aussi sa première missionnaire, qui porte la Bonne Nouvelle de la Sainteté incarnée à sa cousine Élisabeth et à Jean-Baptiste qui n’est pas encore né (Lc 1,39-45).

Les quelque 200 missions et retraites que prêcha Montfort sont marquées par cette ferme conviction. Son premier biographe, Grandet, nous dit que le but de ses missions paroissiales était de «renouveler l’esprit du christianisme par la rénovation des promesses du baptême»31. Il ajoute: «afin que les gens se souviennent mieux de cette vérité, il fit imprimer une formule de rénovation des vœux du baptême et la leur faisait signer»32. Ses processions de mission étaient des événements grandioses, représentations solennelles de la rénovation parfaite des vœux du baptême. Par ces processions minutieusement organisées, il voulait faire comprendre que nous sommes un peuple pèlerin avec Marie, et que nous voulons suivre Jésus crucifié et victorieux tous les jours de notre vie. Le Père de Montfort était convaincu de la valeur des symboles et de la représentation frappante des mystères de la foi. Les processions comportaient des cierges allumés, symboles de Jésus lumière du monde, la rénovation des vœux du baptême aux fonts baptismaux, la remise de cette nouvelle vie aux mains de la Mère de Dieu, l’engagement solennel d’accepter l’Évangile de Jésus-Christ33. La mission se terminait par une reconstitution selon le Nouveau Testament du «jour saint» où Esdras et Néhémie invitèrent tout le peuple d’Israël à accepter la Loi que Dieu lui avait donnée (cf. Nb 8).

La consécration ne replie pas sur elle-même la personne qui la fait. Au contraire, grâce à un renouvellement personnel de sa foi, cette personne renouvelle sa participation à la vie de Jésus le Missionnaire. Tous ceux qui vivent la consécration doivent proclamer la nouvelle alliance34.

Conclusion

Montfort a tissé la trame des caractéristiques essentielles de la consécration, et on ne la trouve pas telle quelle dans les sources qu’il a consultées. Sa pénétration de l’Évangile est un don unique que Dieu a fait à l’Église, et qui vaut pour son renouvellement aujourd’hui tout autant qu’à l’époque où il vivait, même si son vocabulaire et ses expressions baroques doivent être adaptées à notre culture. En outre, le saint ne nous donne pas un Acte de consécration. Bien plus, puisque Marie est la personne en qui et par qui la consécration — Jésus-Sagesse — est née, il nous appelle à vivre en Marie pour être plus intensément consacrés au Consacré. C’est spécialement cette spiritualité mariale — essentielle à la vie consacrée montfortaine —que nous allons considérer dans les pages qui suivent en nous en tenant aux explications que Montfort en donne dans VD et SM.

V. MOTIFS DE LA CONSÉCRATION MONTFORTAINE

C’est sur l’exposé des motifs qui doivent rendre cette dévotion recommandable que Montfort s’étend le plus dans la partie consacrée à la parfaite consécration dans VD 135-212. L’explication de l’allégorie biblique de Jacob (183-212) occupe environ le tiers du chapitre et résume toute cette partie, dont l’accent évident porte sur la nécessité de la dimension mariale de la consécration au Christ. Montfort nous a déjà dit dans VD 91 que la consécration totale à Jésus par Marie est «la plus parfaite, la plus agréable à la Sainte Vierge, la plus glorieuse à Dieu et la plus sanctifiante pour nous». Et à nouveau, dans VD 118, il ne peut s’empêcher d’anticiper la partie consacrée spécifiquement aux motifs de la parfaite consécration «qui exige d’une âme plus de sacrifices pour Dieu, qui la vide plus d’elle-même et de son amour-propre, qui la conserve plus fidèlement dans la grâce, et la grâce en elle, qui l’unisse plus parfaitement et plus facilement à Jésus-Christ, et enfin qui soit plus glorieuse à Dieu, sanctifiante pour l’âme et utile au prochain que toutes les autres dévotions à Marie». Dans ASE 219 il donne deux motifs: «La plus solide puisqu’elle est appuyée sur l’exemple de Jésus-Christ, et la plus terrible aux ennemis du salut». Dans SM 3, le missionnaire parle de l’«excellence de cette pratique» et consacre ensuite plusieurs numéros (35-42) à expliquer les raisons de cette «excellence», toutes raisons que l’on retrouve dans VD sous le titre «motifs».

La raison principale pour laquelle Montfort s’attarde tellement sur les motifs de la parfaite consécration est qu’il emploie le terme dans un sens large, qui embrasse, non seulement les principes de base universellement acceptés qui déterminent la volonté à s’adonner à cette dévotion (par exemple: la perfection chrétienne consiste à être uni à Jésus-Christ), mais aussi — et surtout — une explication des fruits et des résultats merveilleux de cette spiritualité de la consécration. Ceux-ci, en tant que but à atteindre, agissent sur la volonté de vivre cette parfaite rénovation des vœux du baptême. Il est donc évident que cette partie chevauche avec les parties qui suivent et qui portent sur les effets de la parfaite consécration (VD 213-225) et les pratiques intérieures (VD 257-265).

1. Persévérance

Les motifs de la parfaite consécration ne sont pas présentés dans un ordre clair comme le sont les effets dans une autre partie. Et pourtant, le saint dit bien, dans SM comme dans VD: «Quand il n’y aurait que ce seul motif pour m’exciter à cette dévotion, comme étant le moyen de me conserver et augmenter même dans la grâce de Dieu, je ne devrais respirer que feu et flammes pour elle» (SM 40; VD 173). En homme pratique, le missionnaire se rend compte que le don de la persévérance, surtout la persévérance finale, est un puissant stimulant pour vivre la parfaite consécration (VD 87-89).

Ce n’est pas que la persévérance, qui demande un secours spécial de Dieu35, puisse être à strictement parler méritée (cf. ASE 188). Le problème n’est pas que Dieu ne désire pas notre persévérance, car cela serait contraire à son désir de sauver tous les hommes (1 Tm 2,4), mais plutôt que, à cause du mystère insondable de la liberté de l’homme et de la primauté de Dieu, le don n’est pas nécessairement actualisé. Sans prétendre que quiconque vit la parfaite consécration est assuré de la persévérance finale36, Montfort souligne bien que Marie «obtient la fidélité à Dieu et la persévérance à ceux et celles qui s’attachent à elle [...] non seulement d’un amour affectif, mais d’un amour effectif et efficace, en les empêchant, par une grande abondance de grâces, de reculer dans la vertu ou de tomber dans le chemin en perdant la grâce de son Fils» (VD 175)37.

Ce qui révèle la pensée de Montfort sur la manière dont la consécration engendre la persévérance dans la grâce est l’expression «se perdre en Marie» (VD 179), «la Vierge fidèle qui, par sa fidélité à Dieu, répare les pertes qu’a faites Ève l’infidèle par son infidélité» (VD 175). Parlant de la consécration à Marie, Montfort dit que l’«on confie à la sainte Vierge, qui est fidèle, tout ce qu’on possède; on la prend pour la dépositaire universelle de tous ses biens de nature et de grâce» (VD 173). Dans cette union mystique à Marie, le saint lui-même a éprouvé son influence maternelle, qui est conforme à la personnalité de Marie, la Vierge fidèle qui entend la parole de Dieu et la garde. C’est de cette influence effective de la fidèle Marie — que nous ressentons si profondément à cause de notre consécration — que Montfort parle quand il dit: «on lui confie ses grâces et vertus» et, par suite, on persévère dans la grâce. Là encore, Montfort laisse clairement paraître sa ferme conviction de la communion des saints, des relations réciproques et de l’interdépendance qui existent entre tous. En acceptant par la consécration que Marie exerce sa puissante influence maternelle, en «nous perdant en Marie», nous intensifions cette influence. Nous ressemblons de plus en plus à celle qui fut la première chrétienne, le disciple modèle, la Vierge fidèle, l’Église consacrée à son Sauveur. Utilisant le langage du prédicateur et du mystique, Montfort peut alors dire de ceux qui ont fait la consécration qu’ils «reçoivent une augmentation de pureté, et par conséquent de mérite et de valeur satisfactoire et impétratoire» (VD 172), puisqu’ils ne forment qu’une personne morale avec la Mère de la grâce, Marie.

2. Liberté intérieure

«Se perdre en Marie» par la parfaite rénovation des vœux du baptême, non seulement fournit le moyen de persévérer, mais procure la liberté intérieure dans la joie, la liberté des enfants de Dieu (Rm 8,21). Après avoir accepté volontairement et avec amour de se laisser embrasser par la tendresse de Dieu — à l’exemple de Marie et sous son influence —, la personne consacrée se trouve libérée de toute crainte servile, de tout scrupule paralysant et, avec joie, met sa confiance en l’amour de Dieu (VD 215; cf. C 45,31; 104,9; VD 107, 170,215,264; SM 41).

3. Dévouement total au service de Dieu

Montfort peut donc dire que ceux qui se sont «consacrés à Jésus-Christ par les mains de Marie» et qui ont ainsi, explicitement et par amour, tout donné sans réserve à Jésus et à Marie, sont «dévoués à son service entièrement, sans réserve, et autant qu’ils peuvent l’être» (VD 135). Comme Marie, ceux qui sont consacrés au Seigneur par cette parfaite rénovation des vœux du baptême sont des «esclaves d’amour» de Jésus-Christ, esclaves libres et par amour. C’est donc l’Esprit, Époux de Marie, qui agit par eux dans toutes les situations de la vie pour le bien du Corps du Christ, spécialement des pauvres.

4. Vie pour Dieu seul

Alors que la persévérance est peut-être le motif le plus puissant qui incite à adopter la consécration totale, il n’y a guère de doute que, ontologiquement, le motif — et l’effet — le plus important de la consécration totale est qu’elle constitue un excellent moyen de procurer la plus grande gloire de Dieu seul (VD 151, 222-225). Ce principe dominant de la spiritualité de Montfort est la pierre de touche de sa doctrine de la consécration totale, la finalité dernière de tout ce qu’il prêche et écrit. Il agit en tout pour la gloire du Bon Dieu qui nous aime: «N’est-il pas de la justice et de la reconnaissance que nous lui donnions tout ce que nous pouvons lui donner? Il a été libéral envers nous le premier; soyons-le les seconds» (VD 138).

La plus grande gloire de Dieu est assurée parce que la consécration se fait par Marie, en «nous donnant à elle» (VD 179). En effet, nous dit Montfort, «Marie est toute relative à Dieu, et je l’appellerais fort bien la relation de Dieu, qui n’est que par rapport à Dieu, ou l’écho de Dieu, qui ne dit et ne répète que Dieu. Si vous dites Marie, elle dit Dieu [...] quand on la loue, on l’aime, on l’honore ou on lui donne, Dieu est loué, Dieu est aimé, Dieu est honoré, on donne à Dieu par Marie et en Marie» (VD 225).

5. Imitation de la Sainte Trinité

Quand il explique la théologie qui sous-tend toutes les dévotions à Marie, Montfort donne les grandes lignes de la relation de Marie avec chacune des personnes de la Trinité (VD 14-39). Il en tire la conséquence logique: si le Père, le Fils et le Saint-Esprit nous donnent un exemple de dépendance de Marie librement choisie, comment «pouvons-nous, sans un extrême aveuglement, nous passer de Marie, et ne pas nous consacrer à elle, et dépendre d’elle pour aller à Dieu et pour nous sacrifier à Dieu» (VD 140; SM 35). La consécration préconisée par Montfort est parfaitement conforme au dessein de l’histoire du salut tel que Dieu l’a librement choisi. Il n’est pas venu sur terre «à l’âge d’un homme parfait, indépendant d’autrui, mais comme un pauvre et petit enfant, dépendant des soins et de l’entretien de sa sainte Mère» (VD 139). «Il est donc très juste que nous imitions cette conduite de Dieu» (VD 142). Agir autrement serait établir sa propre économie du salut, et manquer d’humilité. Pour Montfort, il est incompréhensible qu’on puisse approcher la Sagesse éternelle par un autre chemin que celui qu’a emprunté la Sagesse pour venir à nous: Marie (SM 36). Comme nous portons les graves blessures du péché d’Adam, il n’est que juste que nous allions à Jésus notre Dieu, notre Ami et Frère (SM 36; VD 138), avec et par cette «petite fille» qui représente la famille humaine parfaitement conforme à Jésus.

6. Union à Notre-Seigneur

Lorsqu’il examine les motifs qui devraient nous inciter à vivre la consécration, Montfort met l’accent sur le caractère christocentrique de sa doctrine en expliquant que Marie est un chemin «aisé, court, parfait et assuré pour arriver à l’union avec Notre-Seigneur»(VD 152; ASE 212).

a. Un chemin aisé — La spiritualité de la parfaite rénovation des promesses du baptême est d’abord un chemin aisé parce que c’est le chemin que Jésus a pris pour venir à nous: Marie. Bien que cette spiritualité soit parfaitement conforme à l’histoire du salut, Montfort affirme que ce n’est pas la seule: «On peut, à la vérité, arriver à l’union divine par d’autres chemins» (VD 152). En fait, rares sont les saints qui, par une grâce singulière du Saint-Esprit, ont «passé par ce chemin doux pour aller à Jésus». En outre, même parmi ceux qui ont reçu la grâce d’embrasser cette voie, il y en a peu qui la vivent complètement et par suite savent par expérience combien cette voie est rapide et facile pour nous mener au but, la Sagesse éternelle et incarnée (VD 152). La consécration est un «secret», une «grâce singulière» du Très-Haut, un «mystère». Elle nous conduit — sans aucun obstacle — à Jésus. Car Marie n’est pas un obstacle à franchir pour aller à Jésus. Ce n’est pas le sens de l’expression «À Jésus par Marie» qu’emploie Montfort. Au contraire, Marie donne une plus-value à l’union directe avec le Christ Jésus, elle sert seulement à intensifier notre union avec le Christ dans sa consécration de l’univers au Père. En effet, celle qui est toute relative à Dieu, toute transformée en l’image de son Fils, ne saurait être autre chose qu’un catalyseur positif pour la réalisation du dessein pour lequel nous avons été créés, l’union avec le Christ Jésus.

Sans oublier son insistance sur la croix comme élément intrinsèque de sa spiritualité (ASE 167-180; LAC), Montfort nous dit que aisé signifie en réalité accompagné de bien des croix, car ceux qui se sont consacrés à Marie «reçoivent d’elle les plus grandes grâces et faveurs du ciel, qui sont les croix» (VD 154). Et pourtant, parlant sûrement d’expérience, le missionnaire nous dit que Marie «est la confiture des croix» (VD 154). Il ne faudrait pas mal interpréter le langage baroque d’un saint qui vivait au début du XVIIIe siècle: la spiritualité qu’il préconise, la consécration à Marie qu’il recommande, n’est pas sentimentale, sans vigueur, à l’eau de rose. Loin de là. Elle est basée sur la force de «l’obéissance jusqu’à la mort, et la mort sur une croix» (cf. Ph 2,8). Le chemin aisé qu’enseigne Montfort, c’est de vivre courageusement les exigences radicales de l’Évangile. Il ne peut supporter les demi-mesures. C’est un homme de l’absolu.

b. Un chemin court — La parfaite consécration est aussi un chemin court pour aller à Jésus-Christ. La raison fondamentale en est encore l’exemple du Sauveur. Puisqu’il se consacre au Père dès son incarnation en Marie et par Marie, le plus court chemin pour participer à la consécration du Seigneur est aussi en Marie et par Marie.

c. Un chemin parfait — C’est la consécration totale qui est le chemin parfait qui nous mène à l’union avec Jésus-Christ. Le chemin est parfait pour deux raisons. D’abord, parce que c’est celui que Jésus a pris: Marie. Nous ne pouvons faire mieux que lui. Ensuite, parce que Marie est la plus parfaite des pures créatures, un chemin «sans aucune tache ni souillure; sans péché originel ni actuel, sans ombres ni ténèbres» (VD 158) qui nous mène droit à Jésus-Christ. En termes majestueux, qui font penser au célèbre sermon de Noël du pape Léon38, Montfort écrit avec éloquence: «L’Incompréhensible s’est laissé comprendre et contenir parfaitement par la petite Marie sans rien perdre de son immensité [...]. L’Inaccessible s’est approché, s’est uni étroitement, parfaitement et même personnellement à notre humanité par Marie sans rien perdre de sa Majesté. [...] Celui qui est a voulu venir à ce qui n’est pas, et faire que ce qui n’est pas devienne Dieu ou Celui qui Est; et il l’a fait parfaitement en se donnant et se soumettant entièrement à la jeune Vierge Marie sans cesser d’être dans le temps Celui qui est de toute éternité» (VD 157). Après chacune de ces affirmations, Montfort tire la conséquence obligée: c’est par Marie que nous aussi nous devons nous approcher de Dieu, afin que, nous qui ne sommes rien, nous puissions «devenir semblables à Dieu, par la grâce et la gloire, en nous donnant à elle si parfaitement et entièrement que nous ne soyons rien en nous-mêmes et tout en elle, sans crainte de nous tromper» (VD 157). L’exemple de la Sagesse éternelle qui s’anéantit et fut donc exaltée (Ph 2,6-11) nous apprend que notre divinisation (theosis) ne peut s’opérer que par le dépouillement complet de soi (kenôsis) qui se réalise lorsqu’on vit la parfaite consécration. Montfort insiste sur le néant de l’homme en lui-même et de lui-même, et sur sa corruption par le péché originel; mais il insiste bien plus encore sur la gloire et l’exaltation de l’homme divinisé par la grâce qui est pour toujours le fruit du sein de Marie.

d. Un chemin assuré — Dans sa présentation de la consécration comme un chemin assuré, saint Louis de Montfort souligne d’abord qu’elle est conforme aux enseignements de l’Église, et il se base principalement sur les découvertes faites par Henri Boudon. La conclusion de Montfort est catégorique: «Et on ne pourrait pas le faire [condamner cette dévotion] sans renverser les fondements du christianisme. Il reste donc constant que cette dévotion n’est point nouvelle, et que si elle n’est pas commune, c’est qu’elle est trop précieuse pour être goûtée et pratiquée de tout le monde» (VD 163; cf. SM 42; ASE 219; VD 118).

Montfort semble se contredire quand il déclare que la parfaite consécration est un «secret que le Très-Haut m’a appris, et que je n’ai pu trouver en aucun livre ancien ni nouveau» (SM 1). Il parle ici de sa propre vie. Bien qu’il ait lu presque tous les livres qui traitent de la dévotion à la sainte Vierge (VD 118; ASE 219), et bien qu’il déclare que le saint esclavage d’amour soit si ancien qu’on ne peut en marquer précisément les commencements (VD 159; SM 42), son expérience mystique personnelle de la consécration vécue lui en a révélé une profondeur et une clarté qu’il n’a pas trouvées au cours de ses études39. À partir de l’Écriture telle que l’Église l’explique, la vit et la prie depuis des siècles, Montfort a formé une nouvelle école de spiritualité basée sur le vécu de la rénovation parfaite des vœux du baptême. Ce n’est pas un engouement passager, une dévotionnette gentille; c’est une manière de vivre qui interpelle et exige qu’on accepte ce qui forme la base de l’histoire du salut: l’incarnation, avec toutes ses composantes et toutes ses conséquences.

La deuxième raison pour laquelle la parfaite consécration est un chemin assuré est que c’est la caractéristique même de Marie — sa nature même — de nous conduire tout droit, rapidement et intensément, à l’union avec Jésus Christ, en qui et par qui nous sommes consacrés au Père. Laisser entendre qu’elle pourrait nous égarer ou qu’elle n’intensifie pas notre union au Seigneur, c’est travestir Notre-Dame et en présenter une caricature, qui ne ressemble en rien au portrait que fait l’Écriture de Celle à qui l’Église, Corps du Christ, adresse ses prières.

7. Partage de vie avec Marie

Marie «se donne aussi tout entière et d’une manière ineffable à celui qui lui donne tout» (VD 144; cf. SM 55). La consécration entraîne un partage de vie, intense et réciproque, avec Notre-Dame. Comme nous confions à ses soins maternels notre vie de baptisés dans le Christ, elle partage avec nous son incompréhensible union à Jésus. Cette vérité — qui illustre l’union mystique de Montfort au Christ en Marie — est basée sur le principe indéniable selon lequel toutes les personnes et toutes les réalités du cosmos sont en relations réciproques et interdépendantes. Marie, la personne la plus intimement unie au sommet de l’univers, le Christ Jésus, exerce sur le monde une influence qu’on ne peut mesurer.

Par la consécration, nous acceptons ce grand don explicitement et avec amour, et nous rendons ainsi l’influence de Marie sans cesse plus effective: «elle le fait s’engloutir dans l’abîme de ses grâces; elle l’orne de ses mérites; elle l’appuie de sa puissance; elle l’éclaire de sa lumière; elle l’embrase de son amour; elle lui communique ses vertus» (VD 144). Une fois encore, le missionnaire emploie des comparaisons facilement comprises de ses lecteurs pour exprimer cette vérité concernant l’influence de Marie qui marque fortement la personne qui vit la consécration: cette bonne Maîtresse purifie toutes ses bonnes œuvres, «les embellit et les fait accepter de son Fils» (VD 146). Son influence efficace nous fortifie pour que nous fassions tout pour Dieu seul, et nous permet ainsi de nous livrer à l’Esprit purificateur qui renverse les nombreuses idoles, telles que soucis, inquiétudes exagérés ou affections qui font obstacle à notre union au Christ. Elle embellit nos bonnes œuvres: c’est une manière pittoresque d’exprimer la vérité selon laquelle la consécration fait de nous une seule personne morale avec Marie, modèle et représentante de la race humaine tout entière livrée au Rédempteur.

8. Charité envers le prochain

Par la consécration nous reconnaissons explicitement et avec amour que nous laissons Dieu libre de faire de nous et de nos actions tout ce qu’il veut pour sa gloire et pour l’avènement du royaume (SM 39; VD 171-172). En renouvelant l’alliance, nous ratifions que, dans le Christ Jésus, Centre de l’univers, nous sommes reliés à toute la création, surtout à nos frères et sœurs dans le Seigneur. La consécration est donc une expression de notre amour pour Dieu et notre prochain, ce qui est l’accomplissement de la Loi. Comme l’explique Montfort au numéro 214, cet amour de Dieu et du prochain s’exprimera en actes et nous fera «venir à bout de grandes choses pour Dieu et le salut des âmes».

Résumé

La très longue transformation en allégorie du récit biblique de Rébecca et Jacob, et de leurs stratagèmes pour qu’Isaac bénisse Jacob au lieu d’Ésaü (VD 183-212; cf. Gn 27), regroupe tous les «motifs» qui nous incitent à vivre la parfaite consécration. «De toutes les vérités que je viens de décrire par rapport à la très sainte Vierge et à ses enfants et serviteurs, le Saint-Esprit nous donne dans l’Écriture sainte une figure admirable dans l’histoire de Jacob, qui reçut la bénédiction de son père Isaac par les soins et l’industrie de Rébecca sa mère» (VD 183; SM 38). Ici encore, Montfort présente l’effet que produit la consécration vécue — du point de vue de sa dimension mariale — comme une raison convaincante d’adopter son enseignement.

Il est probable que Montfort a raconté cette histoire bien des fois afin d’expliquer le sens — et par suite les motifs — de la consécration totale. Le récit est nettement divisé en deux parties principales: le résumé du récit biblique (VD 184), et l’interprétation allégorique qu’en fait Montfort, qui comprend tout le reste (VD 185-212), avec l’insistance la plus marquée sur le rôle de Marie à l’égard de ceux qui lui sont consacrés (201-212).

En bref, l’allégorie révèle les caractéristiques de la consécration totale que le saint estime essentielles. Dans la comparaison entre Ésaü et Jacob, ce qui cause les différends entre eux c’est que Ésaü — figure des réprouvés (ceux qui librement refusent l’appel de Dieu et sa grâce) — est peu porté à la vie intérieure. Au contraire, Jacob — figure des élus (ceux qui acceptent avec amour l’invitation de Dieu à partager la vie divine — sait que «tandis quelquefois que ses frères et sœurs travaillent pour le dehors avec beaucoup de force, d’industrie et de succès, dans la louange et approbation du monde, par la lumière du Saint-Esprit, qu’il y a beaucoup plus de gloire, de bien et de plaisir à demeurer caché dans la retraite avec Jésus-Christ, [son] modèle, dans une entière et parfaite soumission à [sa ] mère» (VD 196). Le saint missionnaire ne nie pas l’importance de l’apostolat actif — sa vie le dément — mais il est convaincu que la parfaite consécration engage ce que nous sommes et non ce que nous faisons. La forme montfortaine du saint esclavage est essentiellement intérieure: c’est une manière de vivre et non pas d’abord une manière d’agir. L’activité missionnaire intense de saint Louis-Marie découle de son union intérieure sincère et mystique avec Jésus et Marie. «L’essentiel de cette dévotion consiste dans l’intérieur» (VD 226,119).

Ceux qui vivent la consécration à Jésus en Marie vivent dans cet «intérieur» mystique. C’est là que de manière unique ils font l’objet des soins maternels de la nouvelle Rébecca, Marie (VD 201-212). C’est là qu’ils goûtent son amour tendre, qui les pousse activement et effectivement à se dépouiller de tout ce qui n’appartient pas au Seigneur et à se revêtir des doubles vêtements de la vie de Jésus et de Marie. Ils sont ainsi capables de mener à bout de grandes choses pour la gloire de Dieu et le salut de leurs frères et sœurs. Ne vivant que pour la plus grande gloire de Dieu, nous devenons dignes de nous présenter à notre Père céleste pour recevoir sa bénédiction, même si nous ne devons naturellement pas l’avoir (VD 201-207). En outre, en tant que nouveaux Jacob, ceux qui vivent la consécration éprouveront la libéralité débordante de Marie, car elle les nourrit de Jésus, le fruit de vie auquel elle donne naissance (VD 208). Elle devient d’une manière spéciale leur gardienne et protectrice, qui les conduit infailliblement selon la volonté de son divin Fils (VD 209). Elle les protège si bien qu’ils n’ont rien à craindre (VD 210). Enfin, elle intercède pour eux pour qu’ils soient unis à Jésus de la manière la plus intime et elle les garde inébranlables dans cette union, car elle les maintient en Jésus et maintient Jésus en eux (VD 211-212).

Cette interprétation allégorique du récit biblique de Jacob est pour Montfort le motif qui résume tous les autres et incite à s’engager dans la vie de consécration totale. Non seulement cette interprétation exprime avec force les nombreux effets de la spiritualité de la consécration, mais elle met aussi en relief la nature trinitaire/christocentrique de la doctrine de saint Louis-Marie. Ceux qui se perdent dans la volonté de Marie seront transformés en peu de temps en copies vivantes de Jésus-Christ dans la puissance de l’Esprit, pour la gloire de Dieu seul.

VI. LES EFFETS DE LA PARFAITE CONSÉCRATION

Dans le manuscrit de VD, saint Louis-Marie lui-même a écrit quelques titres, et celui qu’il a donné à cette partie est : «Les effets merveilleux que cette dévotion produit dans l’âme qui y est fidèle» (VD 213). Contrairement à son étude des motifs de vivre la consécration, la partie du livre qui traite des effets (VD 213-225; SM 53-57) progresse sur la même ligne. Dans un sens, il ne donne que les grandes lignes de la vie spirituelle, une esquisse des «châteaux» montfortains de la consécration totale. Les sept étapes que décrit le saint sont — comme les châteaux de sainte Thérèse —, non pas indépendantes, mais en relation réciproque et liées les unes aux autres de façon dynamique. De plus, on ne peut les séparer des motifs de la parfaite consécration ni des pratiques. Elles sont aussi fortement marquées au coin du vécu. Elles disent ce que Montfort lui-même a éprouvé à mesure qu’il approfondissait le vécu de la consécration à Jésus par les mains de Marie. Il fait remarquer que ces effets ne sont ressentis que par ceux qui sont fidèles à vivre la consécration qu’il expose dans la section suivante.

1. Le dépouillement de soi

De même que l’anéantissement de la Sagesse éternelle à l’incarnation est le premier pas vers son exaltation (Ph 2,6-11), ainsi le premier effet de la parfaite consécration est que le moi se dépouille complètement de tout ce qui n’appartient pas au Seigneur afin de participer à la vie divine (2 P 1,4). Ce n’est que lorsque nous sommes vides que nous pouvons nous remplir. Ce terminus a quo du voyage dans la Lumière infinie est mis en relief en termes frappants par le missionnaire itinérant: «Par la lumière du Saint-Esprit vous connaîtrez votre mauvais fond, votre incapacité à tout bien utile au salut». Et Montfort à nouveau emploie des expressions décrivant ce qu’est l’homme par lui-même en termes qui choquent des oreilles modernes: «Vous vous regarderez comme un limaçon qui gâte tout de sa bave, ou comme un crapaud qui empoisonne tout de son venin, ou comme un serpent malicieux qui ne cherche qu’à tromper» (VD 213; cf. VD 79,83,173, 177,178; LAC 47; ASE 51). Cette connaissance du faux moi (qui exige un esprit d’humilité, dit Montfort) n’a pas pour seul but de nous faire comprendre notre néant. Vivre la consécration «exige d’une âme plus de sacrifices pour Dieu, la vide plus d’elle-même et de son amour-propre» (VD 118). Désirer la Sagesse éternelle consiste à être disposé à prendre tous les moyens nécessaires pour se dépouiller de tout ce qui n’est pas conforme au baptême et conduit jusqu’à mourir à soi-même. Ce n’est donc pas une simple velléité (ASE 181-183; LAC 15,61).

2. Participation à la foi de Marie

Le don surnaturel de la foi nous fait pénétrer le vrai sens de la vie, Jésus, et, informés par l’amour, nous fait marcher à la suite de la Lumière de Vie et aller partout où il nous conduit (C 6; LAC 50,53). Grâce à cette faculté, la personne qui vit la consécration peut appartenir au Seigneur à tous les niveaux de sa personnalité. Sur ce chemin aisé qui conduit à Jésus, l’intercession maternelle et efficace de Marie nous mérite ce don de la foi qu’elle possédait dans une mesure si incroyable (LAC 57; VD 214). C’est ce que Montfort appelle une participation à la foi active et courageuse de Marie, foi qu’avec la permission du Très-Haut, elle a retenu même dans la lumière de la gloire pour en faire don à ses serviteurs.

C’est ce don qui nous incite à quitter le terminus a quo et nous «donnera entrée dans les mystères de Jésus [...] dans le cœur de Dieu même». Saint Louis-Marie souligne non seulement le courage de cette foi, mais aussi sa dimension apostolique: «vous vous [en] servirez pour éclairer ceux qui sont dans les ténèbres et l’ombre de la mort, pour embraser ceux qui sont tièdes et qui ont besoin de l’or embrasé de la charité, pour donner la vie à ceux qui sont morts par le péché, pour toucher et renverser [...] les cœurs de marbre et les cèdres du Liban» (VD 214).

3. Libération des scrupules, soucis et craintes

Montfort ne cesse d’affirmer que rien ne paralyse autant une âme dans sa marche vers le château intérieur que la crainte servile de Dieu qui se manifeste par la maladie du scrupule. Il y a des moments dans le pèlerinage vers l’union contemplative où nous sommes bouleversés par la majesté et la grandeur de Dieu. À tel point, en fait, qu’on peut redouter de continuer, et même revenir en arrière. Le Divin nous remplit davantage de crainte révérencielle à mesure que nous nous approchons de lui par la foi. Il faut certainement avoir du respect pour Dieu (S 1,14); il faut cependant rejeter toute crainte servile et tout scrupule. Car Dieu n’est pas seulement plein de majesté, il est aussi notre «tendresse» (C 52,11).

Nous connaissons la vraie liberté si nous vivons le saint esclavage de Jésus en Marie enseigné par Montfort: nous sommes libres de courir nous jeter dans les bras de l’Amour infini, de nous laisser embrasser, d’accepter le pardon, et d’accepter d’être acceptés. L’effet de la consécration totale n’est pas de nous faire hésiter, de nous rendre scrupuleux et timorés ou quiétistes; elle a plutôt pour effet un pur amour actif et responsable, qui chasse la peur de sorte que nous pouvons vivre notre foi à fond. Les barrières érigées par la crainte, par un sens exagéré de notre indignité, le refus de croire que Dieu languit pour notre amour infiniment plus que nous ne languissons pour lui, tout cela disparaît si nous vivons la consécration.

4. Grande confiance en Dieu et en Marie

Non seulement la consécration fait disparaître les obstacles à notre progrès, mais elle nous donne la confiance nécessaire pour poursuivre notre route et nous fait pénétrer toujours plus avant dans la pureté de la lumière éternelle. La peur qui paralyse se transforme en assurance courageuse. Nous disons à Notre-Dame: «Totus tuus», afin de pouvoir en toute confiance dire avec elle au Seigneur: «Je suis ton serviteur.»40

Cette confiance n’est pas une «affirmation de soi». Au contraire, c’est l’affirmation de notre néant, qui devient notre force, car nous sommes tellement identifiés à Marie, Mère de la grâce elle-même, que nous sommes remplis du Saint-Esprit. Cette confiance joyeuse devient la marque de ceux qui vivent la consécration. La conviction inébranlable que Dieu nous aime d’un amour infini se transforme en une force dynamique qui nous entraîne sur notre route vers le Seigneur. La confiance en la Providence devient la caractéristique de ceux qui vivent la consécration.

5. Communication de l’esprit de Marie

Dans SM 55 Montfort dit que cet effet est «le principal don que les âmes possèdent» car alors «ce n’est plus l’âme qui vit, mais Marie en elle, ou l’âme de Marie devient son âme, pour ainsi dire». Pour Montfort, cet effet est le plus important parce qu’il marque le tournant dans notre marche vers la Sagesse éternelle. L’établissement de «la vie de Marie dans l’âme» est un élément absolument essentiel de sa spiritualité de la consécration totale.

Pour trouver la raison pour laquelle il affirme avec tant d’assurance, il faut remonter à sa théologie mariale. Dans l’introduction qui précède son exposé de la consécration totale, saint Louis-Marie écrit: «Marie étant la plus conforme à Jésus-Christ de toutes les créatures, plus une âme sera consacrée à Marie, plus elle le sera à Jésus-Christ. C’est pourquoi la parfaite consécration à Jésus-Christ n’est autre chose qu’une parfaite et entière consécration de soi-même à la sainte Vierge» (VD 120).

Il nous faut donc «respirer Marie comme notre corps respire l’air»41. Chaque souffle ne forme qu’un avec son âme: le «oui» sans réserve d’un disciple radical du Seigneur. De même que la Sagesse éternelle se consacre au Père en Marie et par Marie, ainsi nous, en devenant des copies vivantes de Marie, ne faisons qu’un avec le don sans réserve que le Christ fait de lui-même à Dieu. Dans son cantique Le dévot esclave de Jésus en Marie, Montfort s’exprime en vers pour dire cet effet chez ceux qui vivent la consécration: «Voici ce qu’on ne pourra croire: / Je la porte au milieu de moi, / Gravée avec des traits de gloire, / Quoique dans l’obscur de la foi» (C 77,15). Montfort est certain que si la personne consacrée arrive à ce point elle ne peut manquer de ressentir aussi les deux autres effets — qui constituent la finalité même de la «parfaite consécration à Jésus-Christ».

6. Transformation par Marie en l’image du Christ

Les sixième (VD 218-221; SM 56) et septième effets (VD 222-225) décrivent le terme de notre marche vers la vie de Dieu. Nous sommes maintenant dans les châteaux intérieurs montfortains. Le Père de Montfort nous a dit que plus nous respirons Marie plus nous sommes unis à l’image du Père, le Christ Jésus. La grâce est une participation à la vie divine en Jésus et par Jésus. Le but de la démarche de la consécration est l’union au Christ Jésus, union mystique et réelle avec l’Amour incarné. Ce but se réalise «à peu de frais» pour ceux qui se sont perdus dans le Saint des Saints, Marie, où ils trouvent la Présence Incarnée (shekinah), Jésus. Non seulement ils trouvent et contemplent le Consacré, l’Amour Infini Incarné, Jésus, mais ils ressentent sa présence et la goûtent en réalité (C 54;55;56).

Marie est le moule de Dieu (SM 16; VD 219-221). En utilisant cette comparaison, que l’on attribue à saint Augustin42, Montfort essaie de résumer les effets qu’il a mentionnés jusque-là. Pour que nous puissions être moulés en Marie, il faut que nous soyons fondus, liquides, c’est-à-dire que nous lui donnions tout. «En nous perdant dans le bel intérieur de Marie», nous devenons comme elle des disciples actifs, responsables et courageux, et, partant, des «portraits au naturel de Jésus-Christ». La comparaison de Marie avec le moule de Dieu qu’emploie Montfort souligne un des principes fondamentaux de sa théologie, qu’il ne faut jamais oublier: le début est la loi qui ne peut être abrogée et qui gouverne tout ce qui en découle. L’incarnation, qui est le début de tous les mystères et les renferme tous, est, comme Dieu l’a voulu, le modèle de toute sanctification. Dieu vient à nous sous la forme du Bien-Aimé Infini dans et par la Vierge Marie dont le sein est rempli de foi. C’est donc dans et par ce moule sacré de Dieu que nous sommes unis à Jésus, ou, pour employer les termes forts que Montfort utilise pour exprimer notre divinisation par la grâce: «à peu de frais et en peu de temps, il (le consacré) deviendra dieu, puisqu’il est jeté dans le même moule qui a formé un Dieu» (VD 219).

7. La plus grande gloire de Dieu

Le château le plus intérieur de la consécration montfortaine est: tout pour la gloire de Dieu Seul. Se perdre en Marie, c’est-à-dire, être complètement et avec amour ouvert à son influence maternelle effective, devenir des copies vivantes de cette femme, qui «est toute relative à Dieu [...] la relation de Dieu, qui n’est que par rapport à Dieu, ou l’écho de Dieu, qui ne répète que Dieu» (VD 225), c’est donc ne faire qu’un avec la gloire personnelle de Dieu, Jésus, et par Lui, dans la puissance de l’Esprit, ne faire qu’un avec le Père, Dieu seul.

Si nous vivons la parfaite consécration, nous serons attirés par une force dynamique jusque dans la Lumière inaccessible de la Trinité même. Pour Montfort, c’est là la finalité de la consécration, son motif le plus élevé, et son effet suprême: l’union mystique réelle avec Dieu seul, qui est la pierre de touche de toute la spiritualité montfortaine.

VII. PRATIQUES PARTICULIÈRES DE CETTE DÉVOTION

Saint Louis-Marie a écrit de sa main ce titre: «Pratiques particulières de cette dévotion». Il distingue les «pratiques extérieures» et les «pratiques particulières et intérieures pour ceux qui veulent devenir parfaits». Il a déjà parlé des pratiques des vraies dévotions à Marie (VD 115-117). Mais dans cette partie il décrit les pratiques spécifiques de la parfaite consécration elle-même. Ces pratiques présupposent une connaissance de la nature de la parfaite rénovation des promesses du baptême. Ces pratiques, et plus particulièrement les pratiques intérieures, constituent le moteur de la parfaite consécration qui, sans elles, reste lettre morte.

1. Pratiques extérieures

Après une courte introduction (VD 226) dans laquelle il expose la nécessité de «plusieurs pratiques extérieures», saint Louis-Marie résume sa pensée: «Je ne rapporterai qu’en abrégé quelques pratiques extérieures, que je n’appelle pas extérieures parce qu’on les fait sans intérieur, mais parce qu’elles ont quelque chose d’extérieur pour les distinguer de celles qui sont purement intérieures». Dans le manuscrit de VD, les sept pratiques extérieures sont numérotées (226-256); dans SM, elles sont abrégées et ramenées à quatre (SM 60-64). Montfort souligne leur importance: «lesquelles il ne faut pas omettre par négligence ni mépris» (VD 257); «qu’il ne faut pas omettre ni négliger» (SM 60).

a. Préparation à l’acte de consécration — Les Exercices spirituels montfortains sont répartis sur trois semaines, qui sont précédées, pour ceux qui font la consécration pour la première fois, par douze jours employés à «se vider de l’esprit du monde». Le missionnaire considère comme importante l’activité de ces douze jours, car sa septième pratique portera sur le même sujet (VD 256). Le thème de chacune des semaines cadre bien avec la doctrine constante de Montfort, selon laquelle nous ne pouvons nous unir à Jésus Christ, Sagesse éternelle et incarnée, que si, en premier lieu, nous nous connaissons bien nous-mêmes43, avec nos manquements, nos faiblesses et notre besoin de Dieu (VD 228) (première semaine). Puis, après nous être plongés dans Marie, moule de Dieu (deuxième semaine), nous devons demander dans nos prières une connaissance plus grande, une expérience réelle de Jésus en qui et par qui, dans la puissance de l’Esprit, nous sommes unis à Dieu seul (troisième semaine) (VD 227-233). Les Exercices font écho aux motifs (VD 135-212) et aux effets (VD 213-225) de la consécration totale.

Il est évident qu’on ne doit pas s’engager à la légère dans la vie de consécration totale. Il faut refaire les Exercices tous les ans, et, si possible, renouveler la consécration tous les jours.

b. Prières de ceux qui vivent la consécration — Parmi toutes les prières qu’il recommande dans les pratiques extérieures des vraies dévotions à Marie en général (VD 116), saint Louis-Marie en retient trois qui sont particulièrement importantes pour ceux qui mènent la vie de parfaite consécration. Il les numérote 2, 5, et 7 parmi les pratiques extérieures: la Petite Couronne de la Sainte Vierge, la salutation angélique et le rosaire, et finalement le Magnificat44. En retenant ces prières comme importantes — surtout le rosaire —, il indique qu’elles doivent jouer un rôle spécial dans la spiritualité montfortaine.

Si les prières que Montfort propose sont mariales, c’est, comme il ne cesse de l’affirmer, que le tournant dans notre marche vers le Christ notre Dieu est notre immersion dans l’esprit de Marie, qui est l’esprit de Jésus45. En fait, on pourrait dire que pour Montfort il n’existe pas de prière qui ne soit que mariale. Jésus et Marie sont inséparables, elle est l’épouse indissoluble du Saint-Esprit, la Fille du Père pour l’éternité. Pour ce prédicateur, les «prières mariales» sont christocentriques/trinitaires.

c. Le signe extérieur de la consécration: les chaînettes — Tout en affirmant que le port de chaînettes n’est pas essentiel pour ceux qui ont volontairement reconnu leur esclavage d’amour de Jésus en Marie, le missionnaire les encourage quand même fortement à ne pas omettre cette pratique. Puisque ce que Montfort recommande au fond, c’est un signe extérieur non équivoque de notre consécration baptismale par Marie, les signes qui les remplacent et qu’il mentionne lorsqu’il présente les pratiques extérieures de dévotion à Marie en général conviendraient aussi: «5. porter sur soi ses livrées, comme le saint rosaire, ou le chapelet, le scapulaire ou la chaînette» (VD 116). Certains y ajouteraient la chaînette ordinaire avec une croix ou médaille, que beaucoup portent, ou une bague indiquant clairement son appartenance, le costume religieux. Chaque culture a sa manière de manifester extérieurement la consécration, que ce soit par le port de chaînettes ou au moyen d’un autre signe. Quel que soit le signe, le but de cette recommandation devrait être atteint (cf. VD 238,239).

d. Une dévotion spéciale à l’incarnation — Puisque le fondement théologique de la spiritualité de la consécration préconisée par Montfort est le mystère de l’incarnation, l’une des pratiques extérieures qu’il recommande est une «singulière dévotion pour le grand mystère de l’incarnation du Verbe» (VD 243). La raison fondamentale pour vénérer ce mystère est qu’il réalise les deux principales fins de l’esclavage de Jésus en Marie: «1. [...] honorer et imiter la dépendance ineffable que Dieu le Fils a voulu avoir de Marie pour la gloire de Dieu son Père et pour notre salut [...] 2. [...] remercier Dieu des grâces incomparables qu’il a faites à Marie et particulièrement de l’avoir choisie pour sa très digne Mère» (VD 243).

2. Pratiques intérieures

C’est l’un des titres, relativement rares, écrits de la main de Montfort dans le manuscrit de VD: «Pratiques particulières intérieures pour ceux qui veulent devenir parfaits». Ce n’est pas que cette vie intérieure doive être considérée comme facultative pour ceux qui ont fait l’acte de consécration. Comme le dit la formule elle-même, emprunter la voie du saint esclavage, c’est s’engager à porter sa croix à la suite de Jésus tous les jours de sa vie, afin de lui être plus fidèle qu’on ne l’a été jusqu’ici... (Cf. ASE 225). Ô Marie immaculée, «exaucez les désirs que j’ai de la divine Sagesse [...] Ô Vierge fidèle, rendez-moi en toutes choses un si parfait disciple, imitateur et esclave de la Sagesse incarnée, Jésus-Christ, votre Fils» (ASE 224,226). Montfort lui-même est direct sur ce point: cette dévotion «consiste à se donner tout entier, en qualité d’esclave, à Marie et à Jésus par elle; ensuite à faire toute chose avec Marie, en Marie, par Marie et pour Marie» (SM 28). Et avec encore plus de force: «J’ai dit ensuite que cette dévotion consistait à faire toutes choses avec Marie, en Marie, par Marie et pour Marie» (SM 43). Encore plus explicitement dans VD 119: «L’essentiel de cette dévotion consiste dans l’intérieur qu’elle doit former». Les pratiques intérieures sont donc le cœur même de la vie de consécration qui découle de l’acte de consécration.

On peut résumer les pratiques intérieures «en quatre mots: c’est de faire toutes ses actions par Marie, avec Marie, en Marie et pour Marie, afin de les faire plus parfaitement par Jésus-Christ, avec Jésus-Christ, en Jésus et pour Jésus» (VD 257). Elles sont traitées explicitement dans VD 257-265 et dans SM 43-52, bien que l’ordre des formules et leur contenu ne soient pas exactement les mêmes dans VD et SM; c’est l’esprit de la vie de consécration que Montfort essaie de formuler.

a. Par Marie — «Il faut qu’ils obéissent en toutes choses à la Très Sainte Vierge, et qu’ils se conduisent en toutes choses par son esprit, qui est le Saint-Esprit de Dieu» (VD 258). Le missionnaire a déjà expliqué que «se perdre en Marie», c’est ne faire qu’un avec l’esprit de Jésus et, par Jésus, ne faire qu’un avec le Saint-Esprit pour la gloire du Père (VD 179). Et cet esprit de Marie qui doit prendre le pas sur notre esprit rebelle est décrit par Montfort en termes vigoureux: «un esprit doux et fort, zélé et prudent, humble et courageux, pur et fécond» (VD 258) dans sa façon de vivre l’Évangile.

«Par Marie» exige par conséquent que nous commencions par nous vider de notre esprit avant de faire quoi que ce soit — que ce soit célébrer la liturgie, enseigner, suivre un cours, faire le ménage ou les tâches banales quotidiennes —, et puis que nous nous livrions «à l’esprit de Marie pour être mus et conduits de la manière qu’elle voudra» (VD 259). Bien que cela fasse partie du renouvellement quotidien de la consécration, le saint recommande que nous «renoncions» formellement à notre esprit et nous livrions souvent à l’esprit de Marie au cours de la journée (VD 165,259) «en un instant, par une seule œillade de l’esprit, un petit mouvement de la volonté, ou verbalement» (VD 259)46. Ce que cherche Montfort, c’est créer une vie d’union intense et paisible avec Marie par qui la Divine Personne vient à nous et par qui nous entrons dans la Sagesse divine. «Se mettre comme un instrument entre les mains de la très sainte Vierge, afin qu’elle agisse en nous, de nous et pour nous, comme bon lui semblera, à la plus grande gloire de son Fils, et par son Fils, Jésus, à la gloire du Père» (SM 46)47.

b. Avec Marie — Cette pratique tout particulièrement exige une connaissance authentique de la vraie Marie telle qu’elle est décrite dans l’Écriture et à la lumière des clarifications qui ont été apportées par l’Église, Corps du Christ. «Prendre la Sainte Vierge pour le modèle accompli de tout ce qu’on doit faire» (SM 45). En homme pratique, le missionnaire nous invite donc à «examiner et méditer les grandes vertus qu’elle a pratiquées pendant sa vie, particulièrement sa foi vive [...] son humilité profonde [...] sa pureté toute divine [...] et enfin toutes ses autres vertus» (VD 260). Nous imitons Marie parce qu’elle est «un modèle accompli de toute vertu et perfection que le Saint-Esprit a formé dans une pure créature, pour imiter selon notre petite portée» (VD 260).

En mettant en avant la christologie d’en-bas qui a cours aujourd’hui, certains déclarent que c’est Jésus et non pas Marie qui est l’être humain qui doit servir de modèle de toutes les vertus. Une telle façon de penser peut éclipser en partie la vérité, qui est que Jésus est notre Dieu d’une manière pleinement humaine. Il est la Sagesse éternelle et incarnée. En tant que Christ Dieu, il n’est pas — pour employer l’expression scolastique que Montfort répète souvent — une «pure créature». Toute notre perfection consiste à être conformes au Saint d’Israël, le Consacré. Aucun être humain, si ce n’est Marie, n’est à ce degré un «modèle accompli» de conformité à Jésus.

c. En Marie — Cet aspect de la vie de consécration constitue le plus haut sommet des pratiques intérieures, car il résulte de la fidélité à vivre par Marie et avec Marie. C’est la vie dans le château montfortain le plus intérieur. C’est en Marie que la grâce incarnée s’est faite homme grâce au don de la Trinité et au consentement plein de foi de Marie. C’est en Marie que nous sommes intensément unis à la Sagesse et, par la Sagesse, dans la puissance de l’Esprit, nous ne faisons qu’un avec Dieu seul. Même si la théologie qui sous-tend cette pratique n’est guère contestable, il est difficile de saisir le sens précis de en Marie. Il y a une raison à cela. C’est l’expression la plus élevée de la vie de consécration. Montfort la décrit en termes insondables, ceux d’un contemplatif qui s’efforce en vain de clarifier en langage humain ce qu’il connaît par expérience. VD 261-263 est peut-être le passage le plus mystique des œuvres de Montfort. N’écrit-il pas lui-même: «Il n’y a que le Saint-Esprit qui puisse faire connaître la vérité cachée» contenue en Marie.

Après avoir parlé de Notre-Dame en utilisant l’image du «paradis de Dieu», où repose la Trinité, le missionnaire contemplatif conclut: «Qu’il est difficile à des pécheurs comme nous sommes d’avoir la permission [...] pour entrer dans un lieu si haut et si saint, qui est gardé [...] par le Saint-Esprit» (VD 263). «Entrer dans», «se perdre en» indiquent une union d’amour intense entre l’âme et Marie, entre sa personnalité de fiat total à Dieu et notre pauvre donation à l’Amour infini, entre la femme pleinement consacrée au Consacré, Jésus, et nos timides efforts pour vivre notre consécration baptismale. Montfort essaie de décrire un état habituel tellement pénétré de l’esprit de Marie que nous ne formons avec elle qu’une seule personne morale. C’est en elle, enfin, que nous avons été unis à la consécration de l’univers, la Sagesse éternelle et incarnée. En ce saint lieu, nous n’aurons rien à craindre et ne «ferons point de péché considérable» (VD 264). C’est dans ce moule, ce sein divin — autant d’images décrivant l’influence effective de Marie — que «l’âme sera formée en Jésus-Christ et Jésus-Christ en elle» pour la gloire de Dieu seul.

Peu nombreux, dit le saint missionnaire, sont ceux qui comprendront ce profond mystère. Encore moins entreront dans cette voie. Et rares, dit-il, sont les âmes qui persévéreront dans la vie de Saint Esclavage et connaîtront cette mystérieuse mais réelle union avec Marie qui leur fera vivre pleinement leur consécration baptismale au Christ Jésus (VD 119,152; SM 70)48.

d. Pour Marie — Si nous vivons en Marie il est naturel que nous fassions tout pour Marie afin de vivre plus intensément pour Jésus et par lui dans la puissance de l’Esprit, pour Dieu seul. Marie est la «fin prochaine, le milieu mystérieux» (VD 265) en qui tout ce que nous faisons est plus parfaitement orienté uniquement vers le Seigneur. Montfort envisage que la pratique pour Marie comprend une dimension véritablement apostolique: Il faut «faire de grandes choses pour cette auguste Souveraine. [...] Il faut soutenir sa gloire quand on l’attaque [...] il faut parler et crier contre ceux qui abusent de sa dévotion pour outrager son Fils» (VD 265)

VIII. CONCLUSIONS

1. Actualité de la doctrine de Montfort

L’enseignement de Montfort concernant le renouvellement de l’alliance est davantage d’actualité aujourd’hui qu’il ne l’était de son temps. Il vivait et prêchait à une époque qui, malgré les excès du règne de Louis XIV, était encore nettement chrétienne. Aujourd’hui l’Occident est à l’époque post-chrétienne. Ce qui caractérise notre époque, c’est non seulement l’absence d’appartenance authentique à l’Église, mais l’absence de valeurs évangéliques dans les solutions proposées aux problèmes des individus et des sociétés. Aujourd’hui l’homme est pélagien, pour la simple raison que le citoyen du monde occidental ne se sent pas obligé de répondre aux exigences radicales de l’évangile. Même si on ne s’accorde pas quant à la nature précise du renouvellement de l’Église, personne ne nie qu’elle n’en ait besoin. Et la finalité de la parfaite consécration enseignée par Montfort est précisément de «renouveler la face de la terre et réformer L’Église» (PE 17; VD 56-59). Il établit un projet détaillé pour la formation d’«un grand escadron de braves et vaillants soldats de Jésus et de Marie, de l’un et l’autre sexe, pour combattre le monde, le diable et la nature corrompue, dans les temps périlleux qui vont arriver plus que jamais!» (VD 114). Au fond, l’enseignement de Montfort comporte et met en œuvre une solide rénovation de la consécration baptismale, avec toutes ses conséquences pratiques, en vue de favoriser l’avènement de la réforme et du renouvellement nécessaires. Il n’est donc pas surprenant que cet enseignement ait été prôné par le Magisterium de l’Église, particulièrement ces derniers temps.

2. Besoin constant d’inculturation

Saint Louis-Marie est évidemment marqué par son temps. Ses expressions, ses insistances sont toutes en fonction des conditions où il vivait et prêchait la Parole de Dieu. Dans beaucoup de cultures contemporaines, la conformité littérale à l’explication du saint esclavage que donne le saint missionnaire pourrait conduire à trahir sa pensée authentique. Nous avons donc besoin constamment de «traduire» la vérité solide qu’il enseigne dans le langage et les démarches intellectuelles des diverses cultures, tout en restant toujours conformes aux enseignements de l’Église. Ce que Montfort a écrit sur la parfaite consécration est non seulement un don qu’il a fait à l’Église, c’est aussi une interpellation à l’adapter fidèlement à la mentalité et aux besoins sans cesse changeants de notre temps.

Il faut aussi que le renouvellement de l’alliance préconisé par Montfort soit expliqué dans le contexte de tout son enseignement. Dans certains cas, on ne peut le faire sans s’étendre sur les vérités centrales contenues dans ses écrits. Ainsi, afin de donner une vue complète des pratiques intérieures de la consécration parfaite, il faudrait donner une explication plus détaillée de «par, avec, en, pour» Jésus, qui, comme Montfort dit explicitement, résulte de «par, avec, en, pour» Marie. Il faudrait faire la même chose pour les Exercices spirituels montfortains, ses descriptions des «châteaux» qui jalonnent notre marche pour entrer dans le cœur de Dieu, etc.

3. La nécessité de la parfaite dévotion

Saint Louis-Marie a affirmé la nécessité de la dévotion à Marie en général (VD 39-42), surtout pour «ceux qui sont appelés à une perfection spéciale» (VD 43-46), et d’une manière spéciale et unique, pour les «apôtres des derniers temps» (VD 47-59). Mais il ne dit nulle part qu’il est nécessaire d’adopter sa spiritualité de la consécration parfaite. Il y a d’autres chemins que celui jalonné par Montfort pour parvenir à l’union mystique avec le Christ. En fait, il dit explicitement que peu de saints sont «entrés dans cette voie», bien qu’elle soit «aisée» (VD 152). Néanmoins, «il faut attirer tout le monde, si on peut, à son service et à cette vraie et solide dévotion» (VD 265). L’interprétation de ce souhait, c’est que les gens doivent être attirés à embrasser cette dévotion à cause de son attrait intrinsèque et non pas sous l’effet de pression triomphaliste. La simplicité fondamentale de l’enseignement de Montfort sur la parfaite consécration, son fondement sur l’évangile, permettent de l’adapter à beaucoup d’autres écoles de spiritualité, et même de leur donner une plus-value.

4. L’accent marial

La parfaite consécration que Montfort propose est une. Mais elle a des dimensions: christocentrique, baptismale, mariale, etc. Surtout dans VD et SM, Montfort souligne et développe en détail l’aspect marial de la rénovation des promesses du baptême, et ce pour trois raisons.

La première est que le rôle de Marie est de toute évidence un élément essentiel dans l’économie de la rédemption, qui implique la consécration. Son rôle fait partie même du fondement de l’histoire du salut, l’incarnation. Marie doit par suite jouer un rôle de premier plan dans la théologie et la spiritualité authentiques de la consécration. Montfort s’est aussi rendu compte que la spiritualité mariale contemplative est efficace pour donner une nouvelle profondeur à l’union à Jésus Christ.

En second lieu, Montfort croit que la dimension mariale authentique est aussi la dimension de notre vie avec le Christ qui est la moins connue, la moins bien comprise, et par suite celle qui reçoit le moins d’attention. C’est un «secret du Très-Haut» (SM 1) que la grâce lui inspire d’expliquer.

En dernier lieu, comme on l’a dit plus haut, le moment décisif de la spiritualité de la consécration montfortaine est de «se perdre en Marie», car c’est en elle et par elle que notre consécration est venue au monde. Marie est donc la porte d’entrée privilégiée pour pénétrer toujours plus avant dans la vie baptismale dans le Christ Jésus.

5. Abandon ou consécration?

Le pape Jean-Paul II emploie souvent l’expression «abandon (affidamento) à Notre-Dame», plutôt que «consécration à Notre-Dame», bien que parfois il entremêle les deux. Certains préfèrent le mot «abandon» à Marie et «abandon» à Jésus, à cause de la connotation de confiance totale et de donation par amour attachée à ce mot. Il y a cependant une autre chose à considérer et dont il faut tenir compte lorsqu’on emploie l’un ou l’autre terme. Dans son sens restreint, la consécration est un acte d’adoration (latria), comme le démontrent ses racines bibliques; dans ce sens on ne peut l’employer lorsqu’il se rapporte à Marie. Dans son sens large, c’est un acte de vénération (dulia) qui indique une demande de protection et d’intercession dans notre marche vers le Tout-Saint, et le mot peut être employé, par exemple, en parlant de n’importe quel saint, et surtout en parlant de la Reine de tous les saints, Marie, auquel cas la consécration devient un acte d’hyperdulie. C’est en ce sens que Montfort cite la «consécration à Marie» parmi les pratiques de dévotion à Marie en général (VD 116). En employant «abandon» à Marie assez fréquemment et plus souvent que «consécration» à Marie, le Magistère rappelle à l’Église que la consécration proprement dite n’est rien autre qu’un acte d’adoration de Dieu. Autrement dit, c’est le sens strict du mot qui est mis en évidence.

Néanmoins, saint Louis-Marie emploie l’expression «consécration à Marie» dans le contexte de son exposé du renouvellement de l’alliance ou parfaite consécration à Jésus Christ, mais il veut qu’on l’entende au sens strict du terme, car ce n’est qu’une forme abrégée de consécration baptismale à Jésus Christ par les mains de Marie. Ainsi donc, si nous voulons parler de «consécration à Marie» lorsqu’il s’agit d’une demande générale de son intercession maternelle auprès du Christ, le terme «abandon» est plus approprié, pour réserver la signification latreutique inhérente au mot «consécration» dans son sens biblique restreint. Et, dans le contexte de la «parfaite consécration à Jésus-Christ» enseignée par Montfort, on ne devrait employer «consécration à Marie» qu’après avoir bien établi qu’il s’agit de la «consécration à Jésus par Marie». Du point de vue œcuménique, cet emploi présente des avantages évidents.

P. Gaffney


Notes –
(1) Quand il parle de la parfaite consécration comme d’une dévotion, saint Louis-Marie veut évoquer l’idée d’un acte de la volonté par lequel on se donne à Dieu complètement; cette disposition intérieure se manifeste par le service de Dieu et du prochain; cf. S. Th. II-II q. 82 aa. 1-2. –
(2) Montfort emploie la comparaison de l’«arbre de vie» non seulement pour désigner la parfaite consécration mais aussi pour désigner Marie (ASE 204; SM 67,78; VD 44,64,218), la croix (SM 22). –
(3) Lorsqu’on initie quelqu’un à la consécration montfortaine, il est peut-être préférable, du point de vue pastoral, de commencer par une étude de ASE qui donne une idée d’ensemble de la spiritualité montfortaine. Il faut mettre l’accent sur la pensée du saint concernant l’incarnation et sur sa forte prise de position trinitaire / christologique. Ce n’est qu’après qu’il faudrait étudier VD car on y trouve une clarification du quatrième moyen de sainteté dont les grandes lignes sont données dans ASE. Enfin, il faudrait examiner le résumé de la parfaite consécration dans SM. Et, bien sûr, il faudrait lire le tout dans l’ensemble du contexte littéraire et historique du saint et se référer à l’enseignement actuel de l’Église sur les questions de christologie et mariologie. –
(4) Cf. P. Suarez, «La consécration totale à Jésus par Marie», in Dossier montfortain (2e partie, mai 1986) 1-47; O. Procksch, «hagios» in TDNT I, 88-112. –
(5) Cf. VD 7-10. –
(6) K.V. Truhlar, Holiness, in Sacramentum Mundi, Encyclopedia of Theology, The Concise Sacramentum Mundi, Seabury Press, New York, 1975, 637. –
(7) L’édition deutéronomique des livres de l’Ancien Testament interprète tous les revers et maux qui affligent Israël comme un résultat de son infidélité à sa consécration (cf. Jg 2; 2 R 17). –
(8) Jésus, extériorisation personnelle du Dieu Tout-Saint dans la famille humaine, est le sommet de la création. En lui, la création est libérée de la servitude (Rm 8, 19-22) et est le Lieu saint de Dieu. Il y a cependant un certain «devenir» dans la Sagesse incarnée; cf. P. Gaffney, Inexhaustible Presence: the Mystery of Jesus, Dimension, Denville N.Y., 1986, 150-151. Jésus devient «pleinement» le Saint lorsque dans sa mort et résurrection il est victorieux du péché et de la mort. Jésus peut alors dire: «Père, glorifie-moi de la gloire que j’avais près de toi avant que fût le monde» (Jn 17,5), et encore plus à propos: «Il n’y avait pas encore d’Esprit parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié» (Jn 7,39). Dans ce dernier cas, on peut considérer «glorifié» comme l’équivalent de «sanctifié», «rendu saint»: «consacré». C’est dans sa mort / résurrection que Jésus, même dans son humanité transformée, est transféré dans le royaume de YHWH. C’est dans le mystère pascal qu’il est pleinement le «Saint d’Israël». Et à notre point de vue, cette plénitude (plèrôma, cf. Ep 1,10) ne sera accomplie que lorsque le Christ sera «tout en tout» (Ep 1,23), à la parousie, lorsque chaque créature, chacune à sa manière, réalisera sa destinée et ne fera qu’un dans le Saint-Esprit dans le Saint, Jésus, pour la gloire de Dieu seul. –
(9) La nécessité du baptême doit se comprendre comme l’enseigne l’Église. Lorsque le baptême d’eau est impossible, le baptême de désir, même de désir implicite, est suffisant. La Letter of the Holy Office to Archbishop Cushing of Boston (1952) est la déclaration la plus claire concernant la nature de la nécessité de l’Église et du baptême pour le salut; cette déclaration insiste sur l’appartenance à l’Église, appartenance qui doit être réelle (in re), ou, si cela n’est pas possible, par le désir (in voto), même le désir implicite (etiam implicito). On peut trouver le texte in extenso dans American Eccclesiastical Review 127 (1952) 307-311, 450-561; cf. Sal Terrae 41 (1953) 22-26; cf. DS 38693472; LG 16. –
(10) Jean-Paul II, «Angelus Message», 4.12. 1983, dans L’Osservatore Romano, édition anglaise, (12 décembre 1983). –
(11) Inclusion: «À la fin d’un passage, l’évangile mentionne souvent un détail ou fait une allusion qui rappelle ce qui a été dit au début du passage. Cette caractéristique, dont l’usage est attesté par d’autres livres de la Bible, comme la Sagesse, est employée pour lier en un tout les parties d’une section ou partie de section en rattachant la fin au début.» R.E. Brown, The Gospel according to John I-IXX, Doubleday, Garden City 1966, CXXXV. –
(12) En plus des références bibliques, par exemple Rm 1,1; 1Cor 7,22; Gal 1,10; Ep 6,6. –
(13) Cf. J. Dayet, «Notre consécration: le mot de la tradition», dans La revue des prêtres de Marie reine des cœurs, 6 (1939),33-44,65-72,97-105,162-169,193-198,226-230,257-263,290-296,321-329; 27 (1940) 2-6,33-38,65-71; 28 (1941) 2-8,33-37,65-72,97-104,132-142; 29 (1942) 40-52; J. M. Canal, La consagración a la Virgen y a su Corazón. I. Historia; II. Teología, Coculsa, Madrid, 1960, 2 tomes; S. De Fiores, «Consacrazione», dans Nuovo dizionario di mariologia (éd. S. De Fiores et S. Meo), Edizioni Paoline, Cinisello B., 1985, 398-406; P. Gaffney, «The Holy Slavery of Love», dans J. Carol (éd.), Mariology III, Bruce, Milwaukee, 1961, 143-149. –
(14) Il semble que la première confrérie du saint esclavage ait été établie en Espagne le 2 août 1595, et qu’elle ait été dirigée par Sœur Agnès de Saint Paul des Franciscaines de la Conception au couvent de Sainte-Ursule à Alcala de Henares. Les confréries du saint esclavage se répandirent dans toute l’Europe. Des excès s’y glissèrent, comme dans d’autres associations de piété, et, en jugeant de notre position avantageuse aujourd’hui, il semble qu’elles n’étaient pas assez christocentriques et paraissaient plus soucieuses de manifestations extérieures de piété — comme le port des chaînettes — que de la formation d’un véritable esprit intérieur. Rome a condamné les abus. DMar, 3 mai-juin 1956, 34-35, donne un exemple d’une formule de consécration. –
(15) Dayet, o.c., 28 (1941) 37. –
(16) Œuvres complètes, 2 tomes, reproduction de l’édition princeps (1644), Maison de l’Institution de l’Oratoire, Montsoult, 1960. –
(17) Œuvres complètes, Migne 1856. C’est grâce à M. Baüyn que Montfort a eu connaissance d’une grande partie de la spiritualité de Olier. –
(18) Œuvres complètes, 3 tomes, Migne, 1856. Pour ce qui concerne la consécration, Montfort fut influencé surtout par Boudon, Dieu seul, ou le saint esclavage de l’admirable Mère de Dieu. –
(19) La véritable dévotion envers la sainte Vierge établie et défendue, De Launay, Paris, 1708. –
(20) La triple couronne de la bienheureuse Vierge Mère de Dieu issue de ses principales Grandeurs d’Excellence, de Pouvoir et de Bonté, et enrichie de diverses inventions pour l’aimer, l’honorer et la servir, Cramoisy, Paris, 1639. –
(21) Cf. A. Molien, «Bérulle», dans DSAM (1937) 1547. –
(22) E.A. Walsh, «Spirituality (French School of)», in The New Catholic Encyclopedia, vol. XIII, McGraw-Hill, New York, 1967, 605. –
(23) Dayet, o.c., 29, (1942) 40; M.-Th. Poupon, Le poème de la parfaite consécration à Marie, Bellecour, Lyon, 1947, 337-338, 361-364. –
(24) Cf. Poupon, op.cit., 362. –
(25) Poupon, op.cit., 369. –
(26) Montfort fait allusion à une «consécration» qu’on trouve à la fin de VD. Dans son état actuel le manuscrit ne contient pas cette consécration. L’acte de consécration ne se trouve que dans ASE. Bien qu’elle exprime certainement la pensée du saint et s’accorde parfaitement avec son enseignement sur la consécration totale, elle ressemble de façon frappante à d’autres formules de consécration qu’on trouve dans Nepveu, Exercices intérieurs pour honorer les mystères de N.S. Jésus-Christ, 2 tomes, Paris, 1791, premier exercice. –
(27) Pour une discussion du baptême dans l’École française de spiritualité, spécialement telle qu’il est décrit par Jean Eudes, cf. Poupon, op.cit., 253-296. –
(28) «Toute consécration chrétienne s’origine à la consécration maternelle de Marie au jour de l’incarnation, et en définitive à la consécration de la sainte Humanité de Jésus Chef au sein de la divine Marie; elle en découle, comme le ruisseau de sa source, elle en provient, comme le fruit de son arbre». Poupon, op.cit., 251. –
(29) V. Devy, «La royauté universelle de Marie», dans Nouvelle revue mariale, 8 (1956) 23: «Saint Louis-Marie de Montfort n’a pas basé son esclavage d’amour formellement sur la royauté mais sur la maternité spirituelle de la Sainte Vierge»; G. Ghidotti, dans le résumé de la section des missionnaires montfortains au Congrès mariologique de Rome en 1950 dans Mar, 13 (1951) 96: «Procul dubio et omnes uno ore affirmant - Maternitas spiritualis in mariologia montfortana principem locum tenet»; cf. P. Gaffney, The Spiritual Maternity according to Saint Louis Mary de Montfort, Montfort Publications, Bay Shore, 1976. –
(30) C’est au baptême que Marie commence à exercer sa fonction de Mère de l’Église. C’est pourquoi «on ne peut pas parler d’Église si Marie n’est pas présente» (MC 28). –
(31) Grandet, 101. –
(32) Grandet, 395. –
(33) Grandet, 405-412, fait une description frappante des processions que saint Louis-Marie de Montfort organisait pendant ses missions dans les paroisses; cf. P. Suarez, op.cit., 38-40. –
(34) Cette dimension apostolique de la consécration devient évidente si on considère le nombre de sociétés qui ont pris saint Louis-Marie comme guide spirituel, et qui vivent la consécration montfortaine. La Légion de Marie en est un exemple marquant. –
(35) Cf. DS 832. Le Concile de Trente appelle la persévérance un «grand don», DS 826. –
(36) Cf. DS 805. –
(37) Pour Montfort c’est la faiblesse naturelle conséquente au péché originel qui explique le manque de persévérance (VD 177). Il parle de cèdres du Liban qui tombent et d’aigles «s’élevant jusqu’au soleil devenant des oiseaux de nuit» (SM 40). C’est lorsque nous vivons la consécration totale à Jésus par Marie que nous trouvons la force de persévérer dans la grâce jusqu’à la fin. –
(38) Cf. Sermo in Nativitate Domini, PL 54, 193-199. –
(39) Cf. Pie XII, «Discours aux pèlerins pour la canonisation de Montfort», 21 juillet 1947, AAS 39 (1947) 412: «Incomparablement plus que sa propre activité humaine, il mettait en jeu le concours divin qu’il attirait par sa vie de prière.» -
(40) Ce début d’une formule abrégée de consécration (cf. VD 233, 216; PC 5) est devenue célèbre parce que le pape actuel l’a adopté comme devise épiscopale. –
(41) Pour une interprétation magnifique de l’expression de Montfort, lire le poème du célèbre écrivain jésuite anglais Gerard Manley Hopkins, «Mary Compared to the Air We Breathe», dans J. Pick, A Hopkins Reader, Image Books, Garden City, N.Y. 1966, 70-73; pour une comparaison entre Montfort et le poème de Hopkins, cf. Sr M. Teresa Wolking, «Mary Compared to the Air We Breathe», dans Queen of All Hearts, Bay Shore, N.Y., (janvier-février 1953) 13. –
(42) Cf. S. Augustinus (apocryphe), «Sermo 208», dans PL 39 2131. Tronson emploie la même expression qu’il attribue à saint Augustin: Œuvres complètes de Monsieur Tronson, Migne, II 577. –
(43) VD 228 l’appelle «le fondement de toutes les autres grâces». –
(44) SM 64, présumant le rosaire, parle de la Petite couronne et du Magnificat. –
(45) Au premier abord, on peut trouver étonnant que ce missionnaire contemplatif n’inclue dans son énumération aucune prière à Jésus, et chose encore plus étonnante, qu’il ne mentionne pas les célébrations sacramentelles parmi les prières de ceux qui ont fait la consécration. Si on parcourt les écrits du saint il devient évident qu’il recommande à tous les chrétiens la réception des sacrements et même la communion fréquente. Saint Louis-Marie ne voit pas le besoin de répéter ce qu’il considère si fondamental dans une vie chrétienne élémentaire. –
(46) Cette pratique intérieure — comme d’ailleurs toutes les autres — suppose connues les bases théologiques solides de la parfaite consécration qu’on a présentées plus haut et dans l’article Marie. –
(47) Une grande partie de ce que Montfort écrit dans «par Marie» dans VD se trouve dans «avec Marie» dans SM. –
(48) Pour une explication concise et profonde de la pratique intérieure «en Marie», voir l’article d’un moine de rite ukrainien, «Joseph, Finding Jesus in the Heart of Mary», dans Queen of All Hearts (janvier-février 1991), 26. –
(49) Cf. S. De Fiores, Consacrazione, 412-413. De Fiores lui-même, tout en préférant l’expression d’origine biblique «accueil» (cf. Jn 19,27), opte pour ce qu’il appelle l’emploi par le pape Jean-Paul II «che bada alla sostanza e cerca di esprimerla in vari modi senza legarsi ad una sola espressione», op.cit., 413; P. Gaffney, «Entrustment or consecration?», dans Queen of All Hearts (mai-juin 1988) 8-9.

Bibl. - F. Franzi, «La consacrazione a Maria secondo s. Luigi Maria de Montfort», dans Alma socia Christi, Acta congressus mariologici-mariani Romae celebrati anno 1950, vol. VIII, Academia mariana, Rome, 1953, 149-172. - M. Quémeneur, «La consécration de soi à la Vierge à travers l’histoire», dans CM 3 (1959) 119-128. - P. Gaffney, «The Holy Slavery of Love», dans Mariology (éd. J. B. Carol), vol. III, Bruce Publ., Milwaukee, 1961, 143-161; Id., «St. Louis Mary Grignion de Montfort and the Marian Consecration», dans Marian Studies 35 (1984) 111-156. - P. Sessa-G. Giacometti, «La novità della consacrazione monfortana», dans Rivista di ascetica e mistica 12 (1967) 35-45, 148-157, 384-387. - G. Ghidotti, «La consacrazione monfortana», dans Collectif, Teologia e pastorale della consacrazione a Maria, Messaggero, Padova, 1969, 149-161. - A. Bossard, «Le don total au Christ par Marie selon Montfort», dans CM 17 (1973) 23-48; Id., «Marie "milieux mystérieux" pour rejoindre le Christ», dans Dieu seul. À la rencontre de Dieu avec Montfort, Centre international montfortain, Rome, 1981, 113-144; Id., «Se consacrer à Marie», dans CM 28 (1982) 146-162. - S. De Fiores, «Consacrazione», dans NDM 394-417. - P. Suarez, «La consécration totale à Jésus par Marie», dans Dossier montfortain 2 (mai 1986) 1-47. - J. Ibañez-F. Mendoza, «Consagración mariana y culto de esclavitud a María», dans EstMar 51 (1986) 163-171.



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