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La Rochelle encore...

St. Louis-Marie > Sa vie

14° St Louis-Marie à La Rochelle

Le chemin spirituel d'un missionnaire

Au début de l'année 1714, voici le P. de Montfort de retour à La Rochelle. Physiquement c'est un homme épuisé, au visage buriné par les intempéries des longs chemins parcourus à pied. Son corps crie la fatigue des austérités qu'il s'est imposées, la tension provoquée par les âpretés d'une évangélisation difficile. Mais c'est aussi un homme qui a accepté d'être travaillé par l'Esprit. Plus clairement que cette lassitude physique apparaît un cheminement spirituel «inattendu». Il consent désormais plus volontiers à se montrer l'apôtre de tous avec la même douceur, la même ouverture.
Il accepte de fréquenter les notables de la société de son temps : leurs faiblesses ne semblent plus le heurter aussi visiblement. Avec une plus grande souplesse et tout en gardant intacte sa radicalité évangélique, il sait davantage s'adapter aux circonstances si diverses de la vie sociale. Ses épreuves innombrables l'ont mûri et, loin de le raidir, l'ont adouci. Il devient de plus en plus «le bon Père de Montfort» dont le souvenir restera gravé longtemps dans les cœurs de cette population peu chrétienne de l'Aunis. Une image - qui pourrait peut-être apparaître comme un symbole - de cette nouvelle transparence est demeurée dans les mémoires : le 2 février 1715, il prêche dans l'église des Dominicains et les assistants croient apercevoir un rayon lumineux qui transfigure son visage. Ce n'est probablement qu'un phénomène naturel. Ne pourrait-on y reconnaître comme un signe de l'homme nouveau qui est né en lui et que confirmera un rayonnement apostolique chaque jour grandissant ?

Les œuvres de persévérance

Cependant, la flamme missionnaire brûle toujours en lui, très vive. Il fait preuve d'une activité surprenante. Malgré des difficultés en tous genres, il prêche de nombreuses missions dans les paroisses voisines de La Rochelle. Bien souvent, les missionnaires y manquent de tout ; les populations, rudes, sont peu perméables à ses sermons ; les calomnies les plus grossières continuent à pleuvoir sur son compte. Il faut quelquefois rendre aux églises mal entretenue un peu de propreté et de dignité. Rien ne lui fait peur : il se met à toutes les tâches en dépit de son corps exténué. Et le succès vient, les cœurs s'ouvrent, des conversions s'opèrent. Pourtant il ne s'attarde jamais : peut-être pressent-il que ses années sont désormais comptées ! Sitôt la mission achevée, il en commence une autre, mais par-dessus tout il s'adonne maintenant aux œuvres de persévérance par lesquelles il souhaite ardemment prolonger son action apostolique
Alors il fonde diverses associations destinées à chaque âge et qui peuvent soutenir les bonnes volontés défaillantes. Pour les jeunes gens, «organise», écrit Monsieur Blain, compagnon de jeunesse du missionnaire, «une espèce de congrégation» et il ajoute : «il leur donnait des réglementes à suivre et des exercices de piété à pratiquer afin d'assurer leur conversion et les conduire à la persévérance dans le bien». Il n'oublie pas les jeunes filles : il les groupe dans la «société des vierges». Le règlement nous en semblerait impraticable de nos jours. Le vœu de chasteté que ces jeunes acceptent de prononcer - ne fût-ce que pour une année - est déjà fortement contesté à cette époque ; cependant, Mgr de Champflour l'approuve et les fruits d'intense vie chrétienne et de sainteté] que la «société» produit dans les paroisses suffise™ à en confirmer les bienfaits.

Aux hommes, Louis-Marie offre la confrérie des «Pénitents blancs» dont le règlement très exigeant, les destine à devenir des chrétiens exemplaires au regard des autres paroissiens. À toutes les bonnes volontés, il propose l'adoration perpétuelle du Saint Sacrement, l'une de ses dévotions les plus chères. Enfin, il invite tous les chrétiens qui ont suivi la mission et à qui il a remis le «contrat d'alliance» attestant le renouvellement des promesses de leur baptême, à la récitation du Saint Rosaire et à sa méditation quotidienne. Il la présente comme un secret de sainteté rejoignant ainsi la culture populaire de son temps, avide de secrets : «Âme prédestinée, voici un secret que le Très-Haut m'a appris et que je n'ai pu trouver en aucun livre ancien ni nouveau. Je vous le confie par le Saint Esprit...». C'est ainsi qu'il commence son œuvre : «Le secret de Marie» et c'est ainsi, probablement, qu'il parle aux foules qu'il s'apprête à quitter. De cette manière, il espère garder bien entretenue la flamme de vie chrétienne qu'il est venu ranimer. De cette manière, les paroisses converties par son zèle semblent bien armées pour résister aux idées du «Siècle des lumières».

Les écoles charitables

Une autre œuvre le tient en haleine et il est important de l'achever. C'est la restauration des écoles charitables gratuites déjà instaurées mais plus ou moins tombées en désuétude. L'année précédente, il s'est entretenu avec Mgr de Champflour de celle des garçons. Le plan de construction a été accepté ; il faut cependant que le missionnaire y mette la main, convoquant les différents corps de métiers, se mêlant à eux afin d'activer les travaux. Il a hâte de recevoir le plus tôt possible ces cohortes de gamins qui errent, désœuvrés, dans les rues de la cité. Au retour de chacune de ses missions, il reprend ce labeur épuisant. Bientôt, les locaux de l'école sont prêts. Le P. de Montfort se transforme alors en un excellent formateur pour les jeunes gens qu'il a recrutés comme instituteurs. Il organise lui-même les classes de façon à ce qu'un seul maître puisse venir à bout du nombre impressionnant de 150 élèves. On croit rêver ! Il ne craint pas de payer de sa personne : «Lui-même se transportait tous les jours dans l'école pour former les maîtres à sa méthode d'enseignement et pour donner de l'émulation aux disciples», écrit Besnard.

Grâce à ses intuitions pédagogiques, les enfants apprennent la lecture, l'écriture, l'arithmétique et surtout, le catéchisme. Une solide formation chrétienne leur est offerte. Et les résultats ne se font pas attendre : bientôt, toute la ville peut constater la transformation de ces gamins qui bénéficient d'une promotion à laquelle ils ne pouvaient s'attendre. L'ingéniosité, la ténacité de Louis-Marie ont triomphé : les enfants des classes sociales pauvres de cette époque criante d'injustices vont accéder aux bienfaits de l'instruction, élémentaire sans doute mais combien enrichissante ! Mais le P. de Montfort ne s'en tient pas là. Il pense également aux petites filles, encore moins favorisées en ce début du 18ème siècle. Pour elles aussi il veut une école gratuite. En vue de sa fondation, il fait venir de Poitiers les 2 premières Filles de la Sagesse : Marie-Louise Trichet et Catherine Brunet. C'est à elles qu'il confiera la direction de cette école qui lui tient tant à cœur ainsi qu'à Mgr de Champflour. À la fin du mois de mars 1715, ayant surmonté d'innombrables difficultés, elles arrivent à La Rochelle.

Les Filles de la Sagesse à Là Rochelle

Homme habitué à vivre «à la Providence», Louis-Marie n'a guère songé au bien-être de ses 2 Filles. Lorsqu'elles mettent le pied sur cette terre d'Aunis complètement inconnue d'elles, ni le vivre ni le couvert ne leur sont assurés. Par contre, occupé à des missions, il leur envoie par écrit des précisions concernant leur vie spirituelle et l'organisation de l'école qu'il calque sur celle des garçons. Disponibles et abandonnées, les 2 religieuses se mettent au travail d'installation, faisant face avec courage au plus extrême dénuement. Après l'étonnement provoqué par leur arrivée inattendue dans la cité, elles sont rapidement acceptées et se préparent à ouvrir leur école. Lorsque le P. de Montfort revient à La Rochelle, il se réjouit de les revoir revêtues de la grande cape noire qu'il a prévue pour elles comme manteau de sortie.
Le 15 avril 1715, c'est l'inoubliable rencontre du Petit Plessis, résidence de campagne des Jésuites. Après une messe fervente, les 3 religieux se retrouvent dans la cour de la ferme par une belle matinée printanière. C'est là que le P. de Montfort confirme Marie-Louise dans sa charge de Supérieure ; c'est là aussi qu'il lui donne un conseil surprenant chez un homme d'apparence si rude : «Voyez, ma fille, voyez cette poule qui a sous ses ailes ses petits poussins avec quelle attention elle en prend soin, avec quelle bonté elle les affectionne ! Eh bien ! c'est ainsi que vous devez faire et vous comporter avec toutes les filles dont vous allez désormais être le Mère». Quelle jolie image agreste qui restera gravée dans le cœur de Marie-Louise jusqu'à la fin de sa vie ! Le long du chemin qui conduit à St Éloi, les échanges se font fraternels ; Louis-Marie réconforte et encourage les 2 filles dé la Sagesse puis il retourne vers ses chères missions. Il n'oublie cependant pas sa congrégation naissante. Au mois de juillet, il vient passer quelque temps à La Rochelle et rédige pour elles une Règle à laquelle il réfléchit depuis longtemps : l'une des premières règles féminines de vie religieuse apostolique. Louis-Marie n'adopte pas le même esprit qui l'avait poussés composer la Règle de la Compagnie de Marie dans la solitude de St Éloi, en 1713 ; celle-ci est voulue, à l'origine, pour des missionnaires itinérants. Pour ses Filles de la Sagesse, il s'étend plus longuement sur une vie communautaire dans laquelle la contemplation de Jésus, Sagesse incarnée, et l'action au service des plus pauvres par amour de la Sagesse, sont inséparables.
Il s'active aussi à trouver des recrues, et quelques jours avant la toute première profession, il envoie à La Rochelle Marie Régnier, native d'Esnandes, d'une famille très chrétienne, qui deviendra Sr de la Croix et mènera une vie exemplaire de Fille de la Sagesse. Cette cérémonie d'engagement toute simple, la seule célébrée par le Fondateur, marquera pour toujours les 4 participants. Peu après, le P. de Montfort désigne Catherine Brunet, devenue Sr de la Conception, pour l'hôpital St Louis afin de soutenir un projet de réforme qui lui vaudra bien des tracas. Bientôt il aura la joie de voir se développer rapidement l'école des petites filles et il tressaillira d'allégresse en les entendant dire : «Nous allons à l'école chez les Filles de la Sagesse i».

Adieu La Rochelle

Ces brèves semaines passées auprès du Père réjouissent beaucoup le cœur des Filles qui ne manquent ni de travail ni de soucis. L'été s'achève... Les premiers frissons de l'automne se font sentir : le P. de Montfort se prépare à quitter La Rochelle pour d'autres horizons. Des missions l'appellent dans le bocage vendéen. Pressent-il qu'il n'y reviendra plus ? Assurément, les Sœurs qui l'accompagnent jusqu'au seuil de leur demeure ne se doutent pas qu'elles le voient pour la dernière fois et que dans quelques mois, un voyageur s'arrêtera chez elles leur apprenant la nouvelle de sa mort lors de la mission de St Lau s/Sèvre.

Sr Marie-Claire Vienne, f.d.l.s.
Le règne de Jésus par Marie, 95 (1994), n° 8, 24-26.


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