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Pontchâteau encore...

St. Louis-Marie > Sa vie

11° St Louis-Marie à Pontchâteau

Le projet du P. de Montfort d'édifier à Pontchâteau un immense Calvaire faisant le récit de la Passion du Christ se présente sous les meilleurs auspices : plusieurs milliers de personnes de toutes conditions y participent et son rêve est sur le point de devenir réalité. Mais en fait, c'est dans le cœur du P. de Montfort que la croix va être plantée car son grand projet ne verra pas le jour de son vivant...

Le P. de Montfort ne se contente pas de construire des scènes bibliques, il les vit. Il entre littéralement dans le récit de la Bible. Il ne faut donc pas être surpris de le voir multiplier des pains, comme le rapportent des témoins. Il revit les gestes des prophètes Élie (1R 17,7-16), Elisée (2 R 4,42-44) et de Jésus lui-même. Voyant toute cette foule, ces pauvres venus le ventre vide et le cœur ouvert à la grâce, que peut faire le P. de Montfort ? Il ne peut pas les laisser partir à jeun... Le texte de l'Évangile accueilli dans la foi devient vie. Il n'est plus cette feuille tachée d'encre mais devient un événement qui laisse une trace indélébile dans l'histoire des hommes, qui s'inscrit au creux de leur mémoire.

Le Calvaire de Pontchâteau : un «parc d'attraction»

Le Calvaire de Pontchâteau dépolit le mystère de la Croix comme la victoire de la Vie sur la mort, du pardon sur le péché. Il le rend plus proche et familier. Le P. de Montfort déroule le mystère du Christ en une grande "promenade'', un long cheminement à l'intérieur de la foi. En visitant le Calvaire, ses statues, ses représentations diverses et ses jardins, le chrétien peut revivifier sa foi au Christ mort et ressuscité pour le Salut de tous. Il peut s'y sentir chez lui. C'est ici que nous pouvons deviner ce qu'est la sensibilité missionnaire du P. de Montfort. Il propose à tous de faire au moins quelques pas dans la contemplation. Sa pédagogie se veut évangélique. C'est ainsi que son Calvaire est au sens propre un "parc d'attraction" : "Depuis longtemps, mon Jésus, je désire vous élever plus haut pour attirer les cœurs sous votre empire", chante-t-il au Christ (C 164,16). Il ouvre le mystère comme on ouvre un grand livre d'images. Non seulement on peut y lire de belles pages de la Parole de Dieu, mais plus encore on peut y entrer, s'y loger. On peut entrer dans la scène de l'Evangile, en être spectateur, mais surtout acteur : prendre part aux souffrances du Christ en sachant que c'est nos douleurs qu'il a portées, nos péchés dont il a été accablé, faire sienne l'attitude confiante du Bon Larron, s'accrocher avec amour à la Croix comme Marie-Madeleine ou prendre Marie comme Mère à la suite de St Jean...
Le grand Christ en bois est au sommet du Calvaire, au cœur, au centre de tout cet édifice. Il est le symbole de ce qu'était Jésus-Christ dans la vie, la spiritualité et l'apostolat de St Louis-Marie Grignion de Montfort : Jésus-Christ a toujours eu la place centrale. Faire aimer et connaître Jésus-Christ, tel est le projet du P. de Montfort. Pour ce faire, il a un "grand moyen", un grand secret qu'il se plait à divulguer : le Rosaire. Il n'est pas étonnant alors de le voir construire un Rosaire gigantesque pour entourer le Calvaire.

La méditation des mystères du Rosaire est une "mise en mémoire", une assimilation progressive, une imprégnation profonde des mystères de la vie, de la mort et de la gloire du Christ. Ici, on pourrait suivre sa récitation et sa méditation au rythme de nos pas en parcourant cette longue couronne plantée de 150 sapins et de 15 cyprès. La nature elle-même participe à cette louange mariale et suggère au chrétien de vivre profondément enraciné en Marie, cette terre vierge qui a donné au monde le Christ, fruit de l'Arbre de Vie. Cette "promenade mariale" invite à prendre Marie comme compagne de notre chemin de foi. Et ce pèlerinage mène à la Croix.

L'évêque refuse de bénir le Calvaire

Le P. de Montfort va expérimenter ce qu'il écrira dans "Le Secret de Marie" : "Marie, étant la Mère des vivants [la nouvelle Eve], donne à tous ses enfants des morceaux de l'Arbre de Vie qui est la Croix de Jésus" (SM 22). La Croix va venir se loger dans son cœur. En effet, la bénédiction du Calvaire doit avoir lieu le dimanche 14 septembre 1710, fête de l'Exaltation de la Sainte Croix. Tout est prêt pour cette cérémonie grandiose. Il y a plus de 20.000 pèlerins dont le Père de St Louis-Marie. Mais vers 16 h, le samedi, une mauvaise nouvelle arrive de Nantes : l'évêque interdit de procéder à la bénédiction du Calvaire. Sans attendre, le P. de Montfort part à Nantes à pied, comme d'habitude. Il est reçu par l'évêque qui lui confirme l'interdiction. Pendant ce temps, sur la Lande de la Madeleine couverte par une foule considérable, la ferveur, les prières et le chant des cantiques cachent la déception.

Mais les difficultés ne sont pas terminées pour le P. de Montfort. Le dimanche suivant, il commence la mission de St Molf, non loin de Pontchâteau. Il reçoit une lettre de l'évêque qui lui demande de revenir le voir à Nantes! Le P. Olivier, jusque-là son collaborateur, écrit que le P. de Montfort pleura en la lisant. On lui interdit de retourner à Pontchâteau, puis on lui apprend qu'ordre a été donné de détruire le Calvaire... Ce qui arrive le bouleverse. La croix est désormais plantée dans son cœur. Il se retire chez les Pères Jésuites de Nantes pour une retraite. Tous sont étonnés de le voir si calme et en paix comme si rien ne s'était passé. A quelqu'un qui vient le soutenir de son amitié, le P. de Montfort répond d'un ton qui rappelle le saint vieillard Job (Jb 1,21) : "le Seigneur a permis que je l'eusse fait ; il permet qu'il soit détruit, que son saint Nom soit béni".

Louis XIV ordonne la destruction du Calvaire

Mgr Gilles de Beauvau, évêque de Nantes, a interdit la bénédiction du Calvaire parce qu'on lui a notifié sa destruction. Ce "on" désigne les plus hautes autorités de l'État. Le P. de Montfort a obtenu d'Henri, duc de Coislin, baron de Pontchâteau et évêque de Metz, la permission de mener à bien la construction du Calvaire qui se trouve sur les terres de ce dernier. Pour ce faire, le P. de Montfort a dû user de ses relations : il a demandé l'aide de son protecteur, Mgr de St Vallier, évêque de Québec. Mais le pauvre missionnaire n'a pas que des amis, loin s'en faut. Le sénéchal de Pontchâteau a fait un rapport dans lequel il présente le Calvaire comme une forteresse avec douves et souterrains destinée à servir de repaire et de retranchement aux brigands et aux Anglais qui, en ce temps-là, menacent les côtes françaises. Ce rapport extravagant parvient à Versailles.
La décision du roi Louis XTV est sans retour : il faut raser cet édifice qui, sous prétexte de religion, menace la sécurité du royaume... Le pauvre prêtre Grignion est devenu un criminel d'État...
Laissons Mr Olivier nous raconter ce que fut la destruction du Calvaire : "La Cour donna ordre au commandant de la milice de ce pays-là d'abattre le Calvaire et de remettre les terres dans les douves ; il commanda aux paroisses circonvoisines de venir avec un certain nombre de chaque paroisse avec des instruments et il ne manqua pas défaire venir une compagnie de ses militaires pour exécuter les ordres de la Cour.
Il vint les premiers jours, selon ses ordres, 400 ou 500personnes ; mais auparavant que de se mettre à y travailler, ils se mirent tous à genoux en pleurant. Il fut 2 jours sans pouvoir rien avancer ; le 3ème, il s'avisa de faire prendre une scie pour couper la grande croix, ce qui aurait fait rompre le Christ en tombant. Alors le peuple s'offrit de monter sur la Croix et d'en descendre le Christ et les 2 larrons sans rien rompre...
On apporta toutes les figures, avec beaucoup de soin, dans une maison ; premièrement à Pont-Château, puis à Nantes où elles sont dans une chapelle, à présent honorées des peuples... On a été 3 mois sans avoir pu défaire la moitié de la Montagne, quoi qu'on ait forcé grand nombre de peuples à y travailler. Il semble que les hommes avaient eu des bras de fer pour l'édifier et des bras de laine pour le détruire".
Le 29 janvier 1711, le P. de Montfort écrit à un prêtre de Pontchâteau, Mr M. de la Carrière. C'est ce dernier, semble-t-il, qui conserve les statues du Calvaire. Il le prie de bien vouloir les laisser partir pour Nantes où elles seront en sécurité, en attendant qu'elles puissent revenir au Calvaire dans une chapelle qui doit être construite, d'après l'assurance que l'évêque de Nantes a reçue de Paris... Mais ce n'est qu'en 1714 que le P. de Montfort emportera lui-même ses "figures". Il les installe à Nantes dans une petite chapelle de la maison de la "cour Cathuy", rue des Hauts-Pavés, dans la paroisse St Similien. Il est accueilli par la mère de Mr Olivier, son ancien collaborateur. Là, il fonde un hôpital pour les incurables qu'il appelle : "Maison de la Croix".
Et le grand Christ en bois qui est devenu à Pontchâteau un refuge et un repère pour la foi, reprend son itinérance, signe de rebut et de contradiction, image de ce qu'est le P. de Montfort lui-même, ballotté d'un diocèse à l'autre, courant à travers le monde la croix à la main. A la suite de l'Apôtre St Paul, il peut dire : "Je n'ai rien voulu savoir parmi vous que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié".

(à suivre) P. Olivier Maire, montfortain
Le règne de Jésus par Marie, 95 (1994), n° 3, 26-28.


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