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Rome

St. Louis-Marie > Sa vie

7° St Louis-Marie à Rome

Le voyage à Rome est un épisode clé de la vie de St Louis-Marie. En 1706, il a six ans de sacerdoce. Ses ambitions apostoliques sont immenses mais il cherche encore sa voie, tant sont déconcertantes les difficultés auxquelles il s'est heurté. Déjà parvenu à une grande maturité spirituelle, il n'est pas préoccupé de savoir ce qu'il va devenir, mais uniquement soucieux de découvrir ce que le Seigneur attend de lui.

Le P. de Montfort cherche sa voie

Dans une lettre écrite quelques mois après son ordination sacerdotale et adressée à Mr Leschassier, son ancien formateur au Séminaire de St Sulpice à Paris, il faisait connaître ses attraits alors que dans la communauté de Nantes où on l'avait envoyé il n'y trouvait pas la moindre réponse. Il y parlait de son "amour secret de la retraite et de la vie cachée", mais il sentait "de grands désirs d'aller, d'une manière pauvre et simple, faire le catéchisme aux pauvres de la campagne". Dans la pratique, il hésitait entre la perspective de se joindre à l'équipe d'un célèbre missionnaire d'alors - Mr Leuduger - et celle de se fixer à l'Hôpital général de Rennes pour "s'exercer en des œuvres de charité envers les pauvres" (lettre du 6 décembre 1700). En fait, il ne devait aller ni avec Mr Leuduger, ni à l'Hôpital général de Rennes : la Providence le mena à Poitiers, à Paris puis de nouveau à Poitiers. Il a eu là l'occasion d'essayer tout ce qui répondait à ses attraits :
*
II a longuement servi les pauvres à l'Hôpital général de Poitiers, mais les difficultés se sont amoncelées au point qu'il a fini par s'en éloigner. Ce n'est pas dans le but de les fuir, puisqu'il écrit de Paris en mai 1703 : "Je suis à l'Hôpital général (il s'agit de la Salpêtrière) avec cinq mille pauvres... Mon maître m'y a conduit comme malgré moi ; il a en cela ses desseins que j'adore sans les connaître" (lettre à Marie-Louise Trichet). D'ailleurs, il ne resta dans cet hôpital parisien que quatre ou cinq mois. Il fut congédié un beau soir, sans préavis.
* Lors de son séjour à Paris, logeant dans un misérable dessous d'escalier,
il a consacré de longs moments à la contemplation ; il a aussi partagé temporairement la vie des Ermites du Mont Valérien.
* Revenu à Poitiers à Pâques 1704 à la demande expresse des pauvres de l'hôpital, il a retrouvé ses occupations d'antan, mais au bout d'un an il fut de nouveau obligé d'abandonner l'hôpital.
Il commença alors une série de missions dans la ville et les faubourgs de Poitiers. Tout allait pour le mieux... jusqu'au jour où tout se gâta : au début du carême 1706, sous la pression de dénonciations malveillantes adressées à l'évêché par des personnages influents, Mgr de la Poype, malgré l'estime qu'il avait pour le missionnaire, lui ordonna de quitter le diocèse sans retard.

Départ pour Rome

Tous les horizons qui semblaient répondre aux aspirations du P. de Montfort se sont évanouis les uns après les autres et le jeune prêtre - il a alors 33 ans - se demande où Dieu l'appelle. Dès les débuts de son sacerdoce, il avait rêvé de missions lointaines et ses supérieurs d'alors s'y étaient opposés : ne serait-ce pas l'heure maintenant de réaliser ce désir ? La juridiction sur ces terres païennes dépend du Pape et le P. de Montfort va aller lui offrir sa bonne volonté, acceptant d'avance la volonté de Dieu qui lui sera manifestée par la voix du Souverain Pontife. C'est ainsi que par un beau matin de printemps, il prend son bâton de pèlerin et se met en route vers Rome. Il dit au revoir aux habitants du faubourg de Montbernage et leur adresse une lettre touchante dans laquelle il les exhorte à la persévérance chrétienne et explique qu'il "cherche la divine Providence" : "Priez pour que ma malice et mon indignité ne mettent pas obstacle à ce que Dieu et sa sainte Mère veulent faire par mon ministère". En des temps où les pèlerins sur les routes n'étaient pas rares, il trouve un étudiant espagnol qui cherche un compagnon de route. Le missionnaire accepte à la condition de se charger lui-même de tous les frais du voyage et quand le jeune homme lui remet les trente sols qu'il possède, il a la surprise de les voir filer immédiatement dans les mains des premiers mendiants rencontrés. Le P. de Montfort pèlerin n'a pas un sou vaillant en poche et le voyage aura tous les agréments que peuvent goûter les errants :
rebuffades, méfiance, nuits passées à la belle étoile...

Nous ne savons pratiquement rien sur l'itinéraire suivi par St Louis-Marie. La seule chose certaine est qu'il a fait une longue pause de quinze jours au sanctuaire de Lorette... qui n'est pas sur la ligne la plus courte qui va de Poitiers à Rome ! On vénère à Lorette la "Santa Casa", celle qui, dit-on, aurait abrité la Sainte Famille à Nazareth.
Ce sanctuaire était en grande vénération au Séminaire de St Sulpice où le jeune Louis-Marie Grignion avait étudié, et sa particulière dévotion au mystère de l'Incarnation nous fait comprendre la raison de ce long détour. Son extérieur de piété est suffisamment éloquent et convaincant pour qu'un bon chrétien de Lorette lui propose gîte et couvert dans sa maison. Après cette étape de ferveur mystique et de repos physique, il repart vers Rome. Venant de Lorette, il a dû logiquement y entrer par la Porte Royale (aujourd'hui "Porta del Popolo"). Où est-il allé demander le gîte dans une ville où il ne connaissait personne ?
Depuis qu'on a trouvé trace de son passage, il y a quelques années seulement, on peut affirmer qu'il s'est d'abord présenté à l'église St Louis des Français. En effet, le cahier des messes célébrées en ce lieu en 1706 parle de lui : les 23, 24 et 25 mai, il est noté sous le nom de "Louis-Marie de Montfort, prêtre", et les trois jours suivants, sous celui de "Louis Grignion, prêtre". Les hôtes de passage n'étaient admis que pour trois jours et grâce à ce subterfuge - dû sans doute à la gentillesse du portier ou du sacristain - il a pu y rester six jours de suite, le temps de s'organiser et de trouver une solution.

Entrevue avec le Pape Clément XI

La "solution" fut un certain religieux Théatin, le P. Tommasi, qui avait une grande dévotion au saint esclavage de Jésus en Marie, avec un attrait marqué pour la pauvreté et un vif désir de se dévouer aux missions : il était tout désigné pour comprendre le P. de Montfort.
Par ailleurs, il était ami du Pape Clément XI alors régnant : c'est lui qui avait convaincu le cardinal Albani d'accepter son élection au souverain pontificat. Devenu cardinal en 1712, il mourut l'année suivante et fut béatifié par le Pape Pie VII, en 1804. Les Théatins avaient leur couvent près de l'église Sant'Andrea del Valle, et c'est probablement là que St Louis-Marie a passé le reste de son séjour à Rome. Le 4 juin, il a célébré la messe dans la petite église St Biaise, dans la via Giulia toute proche, et sans doute prié devant l'antique image de N-D des Grâces (12ème siècle) qu'elle renferme.

L'audience papale eut lieu le dimanche 6 juin. Introduit par le P. Tommasi, l'humble missionnaire fut reçu avec beaucoup d'attention et d'égard par Clément XI. Le P. de Montfort exposa le motif de sa visite en une pièce de latin qu'il avait soigneusement préparée, mais le Pape se mit à le questionner en français et l'entretien se prolongea en devenant de plus en plus spontané. La conclusion en fut très nette et il convient de la rapporter textuellement :
"Vous avez, Monsieur", dit le Pape, "un assez grand champ en France pour y exercer votre zèle ; n'allez point ailleurs et travaillez toujours avec une parfaite soumission aux évêques dans les diocèses desquels vous serez appelés : Dieu, par ce moyen, en donnera bénédiction à vos travaux".

Le P. de Montfort reçut le titre de "MIS APOSTOLIQUE" et fut encouragé à "enseigner avec force la doctrine au peuple et aux enfants" et à
"faire renouveler solennellement les promesses du baptême". Avant de se retirer, il présenta au Pape un crucifix d'ivoire en lui demandant "d'y attacher une indulgence plénière pour tous ceux qui le baiseraient à l'heure de la mort en prononçant les noms de Jésus et de Marie avec contrition de leurs péchés". Ce crucifix trouva place ensuite à l'extrémité de son bâton de pèlerin.

Retour en France

Est-il resté encore longtemps à Rome après cette entrevue mémorable ? Nous n'en savons rien. Depuis le 23 mai, il avait eu le temps d'accomplir ses dévotions aux lieux de pèlerinage les plus célèbres et comme le but de son voyage était rempli, on peut penser qu'il ne tarda guère à prendre le chemin du retour. Quel fut son itinéraire ? Toutes les hypothèses sont permises, même celle d'une traversée de Cività Vecchia pour un port français, mais la seule chose certaine est que son premier biographe parle de ce retour comme d"'une espèce de martyre" sous les ardeurs du soleil et que lorsqu'il arriva à l'Abbaye de Ligugé où l'attendait le Frère Mathurin, il était tellement exténué, amaigri et hâlé par le soleil que celui-ci eut de la peine à le reconnaître. C'était le 25 août, jour de St Louis.

Au retour, il avait deux jeunes gens pour compagnons de route. On raconte qu'en un certain presbytère il les avait envoyés demander à manger. Le pain qu'ils avaient reçu était tellement insuffisant pour trois que Mr de Montfort s'en vint lui-même demander l'aumône. Le curé qui, ce jour-là dînait en grande compagnie, le mit à la table de ses valets et le missionnaire, après s'être sommairement restauré, alla remercier son hôte. Mis au courant du pèlerinage au long cours du prêtre vagabond, celui-ci lui demanda, non sans dédain : "Pourquoi n'allez-vous pas à cheval comme tout le monde ?", et il s'entendit répondre : "Ce n'était pas la coutume des apôtres !". Revenu de Rome, le P. de Montfort aura encore bien des démêlés ici ou là, mais il n'aura plus jamais de doute sur sa mission : pendant les dix années qui lui restent à vivre, il sera totalement fidèle aux consignes reçues du Pape, y compris celle de l'obéissance aux évêques. Dès son retour à Poitiers en cet été 1706, il aura à la mettre héroïquement en pratique puisqu'à peine arrivé dans la ville on lui fera savoir de l'évêché qu'il est indésirable. Il obéira sans jamais protester et sa paix intérieure demeurera inaltérable.

Cet épisode de la vie de St Louis-Marie est pour nous plein d'enseignements. Par son exemple,
il nous découvre que la vie chrétienne est une mystique d'obéissance à la volonté de notre Père des cieux, mais qu'il n'est pas toujours facile de la reconnaître. Pour la discerner, il a beaucoup prié et très souvent consulté afin d'interpréter les signes par lesquels le Seigneur nous manifeste son vouloir. Dans l'obscurité où il s'est trouvé, il n'a pas reculé devant l'effort pénible que représentait alors un voyage à Rome. Loin de chercher des approbations à ce qu'il aurait pu penser être sa voie, il était parfaitement disponible, totalement d'accord à l'avance avec ce que le Seigneur lui découvrirait. Il s'agit là d'un modèle de discernement spirituel. Pour y parvenir, il faut une forte dose de foi, d'humilité, de renoncement et de persévérance. C'est par l'écoute de l'Esprit dans la prière, par l'esprit de foi qui nous fait admettre que la volonté du Seigneur passe par le canal d'intermédiaires humains, que nous arrivons à conformer nos vies au bon vouloir de Celui qui sait "mieux que nous ce dont nous avons besoin" (Mt 6,8).
Il nous faut aussi apprendre à écouter, avec St Louis-Marie, la voix de celui que le Christ a placé à la tête de son Église. Qu'il s'appelle Clément XI ou Jean-Paul II, c'est toujours celui à qui le Christ a dit : "J'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas... affermis tes frères" (Le 22,31). Et puis, il y a le principe implicitement formulé par Clément XI, fidèlement pratiqué par St Louis-Marie et toujours actuel : on ne peut pas prétendre être en communion avec l'Église universelle si on n'est pas en communion avec son Église locale. En d'autres termes, il est parfaitement incongru de se réclamer du Pape pour déprécier les évêques. L'exemple du P. de Montfort est à ce sujet une référence bien valable en nos temps actuels.

P. Michel Bertrand, montfortain
Le règne de Jésus par Marie, 94 (1993), n° 9, 24-27.


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